samedi 18 septembre 2021

RDC, un vibrant appel à la prise de conscience nationale s’oblige !

"J’en appelle à une prise de conscience". Qui doit lancer cet appel et à qui s’adresse-t-il ?

On entend de plus en plus souvent cette petite phrase clôturer certaines allocutions et discours citoyens menés ces dernières années en RD Congo. Apparemment, pour plusieurs, cette petite sentence revenue maintes fois aux termes des discussions sur l’avenir du pays ne fait allusion à rien d’autre qu’à la conscientisation prise pour panacée au mal qui ronge la RD Congo, mastodonte aux pieds d’argiles qui n’arrive toujours pas à se mettre débout. La société civile, le monde politique, de l’intérieur comme de l’extérieur du pays, ne disent pas le contraire. Cet appel s’entend également dans les propos de certains politiciens en fin mandat. Car, en plein exercice de leur pouvoir, ils entretiennent des relations de chiens et chats avec les associations et les mouvements citoyens d’éveil de conscience nationale. C’est après coup qu’ils finissent par se rendre compte que le déficit de conscience nationale a été à la base des problèmes que connaît le pays.

Loin d’une simple formule protocolaire et encore moins un refrain de routine qu’entourerait cet appel à la prise de conscience, il est indéniable que le tableau que présente la RD Congo mérite à tous égards une pédagogie de la conscience, surtout, quand on se rend compte que ce sont les étrangers qui s’improvisent lanceurs d’alerte de premier ordre pour les "ça ne va pas" encourus au pays. Ils portent plus haut et plus fort encore leur indignation sur la situation du Congo que les congolais eux-mêmes, victimes et premiers concernés…

Tout récemment, il y a près de deux semaines, c’est Alain Foka, un journaliste camerounais d’investigation qui éveille la conscience du congolais sur l’exploitation illicite des minerais par les chinois sous la barbe des autorités et des compatriotes congolais à Kamituga, à Kolwezi, à Lwalaba(1)... Longtemps avant, en 2009, Charles Onana, politologue journaliste d’investigation franco-camerounais dénonçait avec véhémence la politique de Kigali/Rwanda vis à vis des abus et crimes commis sur le sol congolais(2). Dieu merci, ce combat est petit à petit en train d’être porté haut par le prix Nobel Denis Mukwege partant du rapport Mapping et du plaidoyer pour une juridiction du genre Tribunal Pénal International ou un Tribunal Pénal Spécial pour le Congo comme ce fut le cas pour d’autres pays dans des situations analogues. En 2013 au 50e anniversaire de l’UA(3), Cheik Tidiane Gadio, un homme politique sénégalais annonçait haut à la tribune de l’UA des injustices que des africains commettent sur d’autres africains en stigmatisant le rapt sur les richesses de la RD Congo de scandale permanent. Et encore aujourd’hui les dirigeants n’arrêtent pas à signer des contrats non gagnants pour l’exploitation des ressources naturelles de la RD Congo.

De tous les temps, il y a lieu de s’interroger: où sont-ils passés, les élus du peuple, la société civile et les faiseurs d’opinions? Où s’est-il terré l’élan inhérent à toute population à revendiquer son droit à la vie auprès des dirigeants qui en détiennent les clés? Dommage, face aux dirigeants qui disposent des prérogatives et moyens de l’Etat pour agir, le congolais, suite à sa vulnérabilité/appauvrissement, a perdu l’estime de soi et par ricochet son droit à la parole. Hélas, dans la société congolaise extrêmement inégalitaire où il faut être au pouvoir pour accéder et jouir de la richesse, de la sécurité/protection, de la dignité; il n’est pas étonnant que la violence soit un des moyens privilégiés pour exprimer les revendications. Cette violence se manifeste souvent par la création des groupes armés dans les coins et recoins du pays. Phénomène qui a atteint à ce jour une telle ampleur qu’il devient un véritable casse-tête difficile à éradiquer. Violence également en termes d’intolérance communautaire qui s’exprime à travers une criminalité grandissante, à partir des règlements de compte allant jusqu’à la consécration de la justice populaire comme raccourci à faire prévaloir les droits des communautés… (Le FPT(4) en tant qu’école apprend non seulement à formuler les besoins mais surtout apprend à la communauté/population dépourvue de tout moyen de faire entendre sa voix, à savoir identifier la cible vers laquelle orienter ses légitimes revendications). Dans cette jungle/imbroglio/précarité, les exploitants miniers étrangers des multinationales, chinois, américains tirent profit de cette faiblesse pour surexploiter les richesses naturelles de la RD Congo. La population médusée est dans l’ignorance totale. Pareille posture dénote des états faibles, généralement pilotés par des mercenaires, des aventuriers et en face d’une population enfoncée dans l’instinct d’asservissement.

Un regard dépité sur quelques situations…

Enormes sont les défis liés à la prise de conscience nationale dans le pays. Surtout qu’il n’est pas de secteurs sur lesquels compter pour tracer de bonnes pratiques en la matière à diffuser en termes de supports à la conscientisation du congolais.

Dans une page des médias intitulée "Steve Mbikay monte au créneau pour dénoncer les pseudo diplômés d’Etat en RD Congo", ce dernier Ministre de l’enseignement supérieur et universitaire sous Joseph Kabila montre comment tous, nous assistons impuissants à la détérioration du pays. L’enseignement est bâclé depuis le bas niveau. On fabrique, on achète les bulletins, on triche (appelé le labo), on pratique la corruption et tout le monde trouve que c’est normal… Et à Steve d’ajouter qu’on a besoin de gens rodés et, finit par lancer un moratoire de 10 ans, 20 ans pour casser ce cycle d’antivaleurs. Les étudiants tricheurs, arrangeurs avec les enseignants ainsi qu’avec l’administration pour acquérir le diplôme sans acquérir aucune connaissance et, cela d’année en année. Ce qui fait que sur le marché de l'emploi on déverse un produit intellectuel de qualité médiocre. En terminant son allocution par la sentence susmentionnée, Steve Mbikay, ministre honoraire fait un aveu cinglant d’échec de tout le système national d’enseignement…

L’insécurité sévit un peu partout dans le pays (mais de façon plus prononcée à l’Est de la RD Congo). Sous la présidence de Joseph Kabila, cette insécurité a occasionné des sorties de fonds importants du trésor public en mode urgence et qui, de facto, ont relégué au dernier plan les autres secteurs vitaux de la nation. Ce qui a immanquablement favorisé un glissement de deux ans de bonus de législature en sa faveur. Aujourd’hui, l’état de siège mis sur pieds pour traquer les ADF/Nalu avec l’installation des gouverneurs militaires et policiers dans la partie est de la RD Congo est à sa 7e prorogation. Ni la paix ni le calme ne sont rétablis. Par contre, des attaques plus musclées de ces terroristes se sont démultipliées… Sur terrain, des complicités signalées de certains responsables politiques et militaires sensés éradiquer ces ADF rendent quasiment inopérante la stratégie. Pire, des détournements des soldes affectés aux unités combattantes démotivent davantage ce front. Des révélations faites par Africa  Intelligence, ce quotidien du continent, qui publiait le 26/08/2021 sous le titre "Bras de fer sur les bataillons fantômes et les généraux à la retraite" fait état d’un gap important de dizaines de milliers de soldats entre les soldats officiellement déployés dans la Province et ceux qui ont pu être effectivement comptabilisés… Entretemps les populations continuent à être décimées en masse. Certains restent même sceptiques quant aux récents accords de coopération militaire signés entre la RD Congo et les Etats-Unis d’Amérique pour cette fin.

L’administration publique, voûte de l’état, s’enfonce du jour au lendemain à la merci du politique qui tient à résorber des affidés des partis et regroupements politiques. L’unité nationale et le rejet de l’identitaire tribal et ethnique qui font le mérite du règne de Mobutu sont revenus au galop. Ceux qui prennent le pouvoir mettent à l’écart ceux qui y étaient pour y installer les membres de leurs familles biologiques et politiques et/ou rajouter du personnel pléthorique sans attribution en attendant qu’une fois hors du pouvoir les nouveaux venus installent les leurs et vice versa. La qualité du travail s’effrite. A longueur de journée, on ne court que derrière le contribuable, des commissions, des retro commissions, le bradage du patrimoine public jusqu’à dépouiller l’état même de ses infrastructures de base. Au stade actuel, l’Etat est littéralement dépossédé de tout(5).

Une justice injuste parce qu’aussi au solde de tout pouvoir venant. Aucune neutralité du corps judiciaire. Tout s’y marchande au plus coûtant et malheur à quiconque tombe dans son filet car, plaignants et accusés n’y sortiront pas sans se déplumer. Les verdicts sont prononcés en faveur du plus offrant… C’est d’ailleurs ce qui entraîne à des règlements de compte et à la culture de se rendre soi-même justice. Une impunité qui gangrène toute la société et nombre de citoyens s’y accommodent faute de recours. Et le tout se manipule par le politique pour l’argent et le pouvoir. Nous pouvons nous étendre sur tous les autres secteurs et ce ne sera que de même.

D’autre part, une grande partie de la société civile est atomisée et réduite à un mode opératoire qu’on qualifierait d’activisme canapé, celui de dénoncer à partir des réseaux sociaux et des médias communautaires sans se concentrer sur les véritables stratégies d’une lutte coordonnée. C’est dans cet élan qu’on lira dans les réseaux sociaux des titres du genre : "Danny Singoma, Coordonnateur du Cadre de Concertation de la Société Civile, monte au créneau pour interpeller les autorités sur la détérioration du social et en appelle aussi à la prise de conscience collective pour lutter contre ce fléau aux effets multiples".

La lueur d’espoir pour la RD Congo : refuser de sombrer définitivement…

Le schéma de CRESA(6) asbl arcbouté sur une véritable pédagogie de conscientisation est parti du postulat que : "la crise de conscience dans le pays est transversale à tous les secteurs de la vie de la nation". Et de poursuivre en effet, qu’"une fois qu'il y a prise de conscience, il y a lieu que bon nombre de situations suivent et trouvent des solutions concertées. La RD Congo en général et les entités dirigeantes locales vivent dans cette crise permanente de conscience depuis des décennies. Ce qui a entrainé aux antivaleurs et empêché la prise en main de son développement."

Devant un état des lieux des plus alarmants où tous les secteurs de la vie nationale sont désarticulés, dos au mur, en face presque de l’absurde, dans la recherche d’un bon bout, Etienne Bisimwa(7) publia en 2018 une réflexion titrée "Par où commencer?" et fit quelques suggestions porteuses d’espoir. Mais aujourd’hui, trois ans plus tard, la situation n’a fait que s’empirer au risque de verser dans une logique du verre à moitié vide et au pire des cas de basculer plus loin vers la citation du poète romain Catulle(8): "Encore un peu de patience et tout finira mal".

En définitive, avec un secteur de l’enseignement où la qualité laisse à désirer et où les diplômes produits ne seraient plus que des papiers, les services de sécurité (police, armée et l’intelligentsia) ne travaillent convenablement que pour sécuriser une catégorie de la population, les plus nantis. L’administration publique ne peut plus constituer ce socle des politiques de toutes les législatures, la justice qui ne peut plus rien réglementer: alors le problème se résume en une nette absence de l’autorité/pouvoir de l’Etat. Dans pareille situation, la théorie des fenêtres cassées(9) expérimentée par le Professeur Philip Zimbardo aux Etats-Unis nous démontre que la cité se permettra des antivaleurs, voire la criminalité, et s’y encastrera. En effet, si, sous d’autres cieux, l’alternance au pouvoir par des courants politiques (de gauche ou de droite) a joué à l’équilibre et d’office de garde-fou pour les populations le cas échéant, il s’avère que les partis et regroupements politiques de la RD Congo ne défendent pas un idéal précis. La course au pouvoir pour le pouvoir les aveugles et leur précipitation à s’embourgeoiser ne permet pas non plus de porter le courant des valeurs sacro-saintes de paix, de justice, de travail et d’amour du pays et de ses habitants. Pas de courant de gauche ni de droite. Tous ballottent au grès des vagues, mangent à tous les râteliers, font de la politique le moyen rapide pour mettre la main sur l’argent de l’Etat et ne tiennent plus compte du souverain primaire car, confiant du tripatouillage des élections, on n’hésite pas à clamer qu’avec ou sans leur vote ils seraient là où ils se retrouvent! C’est ainsi qu’à peine un mandat a commencé, plutôt que de travailler dur ne fût-ce que pour le social des populations et faire preuve d’efficacité, on commence immédiatement à affuter des stratégies pour s’enkyster au pouvoir. C’est ce genre de hantise que la littérature électorale qualifie de  "fraude légale". Cette pratique machiavélique consiste, le cas échéant, à placer ses pions dans toutes les instances susceptibles d’influer sur le déroulement du processus électoral. Elle se miroiterait notamment en désignant le président de la CENI(10), de la cour constitutionnelle, en soudoyant les députés nationaux, en changeant la direction de la Banque Centrale, en précipitant la promotion des officiers de l’armée et de la Police…

Le relèvement du Congo en appelle à une prise de conscience. Pas de relèvement sans prise de conscience… Avec cette désarticulation constatée à l’échelle nationale, le Congo est finalement ce pays qui marche en pièces détachées. Il faudrait bien commencer par un appel à la prise de conscience nationale.

Plus bas on est descendu, mieux on peut comprendre la nécessité de la médication, car toute démarche de conscientisation passe par la compréhension et l’appropriation d’un état des lieux qui suscite des analyses en profondeur. Dans la pratique, cette démarche doit arriver à déterminer, de manière participative, les relations de causes à effets pour enfin assembler du matériau sur base duquel on peut commencer à construire.

Tous en appellent à la prise de conscience(11) comme si elle devait se décréter alors qu’on est face à un processus normatif qui dispose des étapes pour passer de la conscience naïve à une conscience critique. C’est ainsi que le schéma CRESA d’ilots de conscientisation et de développement autocentré comme des centres d’excellence pour la conscientisation constituent la voie adéquate pour amorcer toute démarche de conscientisation à l’échelle pays. Ces îlots de vies auxquels fait allusion Edgard Morin finissent par devenir les points de départ qui peuvent se démultiplier dans tout le pays. C’est un processus radical à la fois difficile et facile à appliquer dans un pays où il y a une extrême pauvreté parce qu’il a besoin de reconstituer la dignité de toute une nation…

En conclusion à qui s’adresse finalement cette exhortation à la prise de conscience?

Pour une certaine opinion du courant du journaliste camerounais Alain Foka, les dirigeants congolais sont à la base responsables de la situation désastreuse que traverse leur pays. C’est soit par leur relâchement soit pour des complicités/corruptions et c’est par conséquent à eux que serait destiné en premier l’appel à la prise de conscience. Certes, tel que retracé, les autorités du pays, les décideurs ont une grande part de responsabilité dans la débâcle. Qu’importe l’ingérence de l’étranger qui s’y mêle toujours, mais on reconnaît que c’est de la population qu’ils proviennent: on sait alors confirmer le postulat que "chaque peuple a les dirigeants qu’il mérite". Car en effet, entretenir une culture de reddition des comptes, de revendiquer les droits pour les faire prévaloir est un exercice-type de la conscientisation. Préparer la population à cet exercice c’est investir durablement dans l’avènement d’une démocratie participative comme un des gages incontournables de bonne gouvernance. C’est comme cela qu’on peut préparer les dirigeants plus responsables de demain dans une vision de dix, vingt ans à venir…

Les congolais ne doivent pas perdre courage ni se berner dans d’interminables plaintes défaitistes, fatalistes, dans les critiques... Mettons-nous à l’école de la pédagogie de conscientisation inspirée par le brésilien Paolo Freire et systématisé dans les outils du FPT combiné à l’implantation d’îlots de développement intégré autocentré. Peu importe le temps que cela prendra pour renverser la tendance car, quoique souhaitable, il n’est pas toujours évident que les pionniers voient la transformation ou le changement pour lequel ils se sont battus. La conscientisation est synonyme de révolution et sa pédagogie est radicale quoiqu’en face d’une population affamée…

Ce que l’on vit en RD Congo ne laisse pas indifférente toute l’humanité, c’est la raison pour laquelle des voix des personnes de bonne volonté s’élèvent chaque jour pour décrier ce qui s’y passe pendant qu’il nous semble être les tous derniers à en prendre conscience. La RD Congo a énormément d’atouts et les congolais n’ont pas droit de perdre courage. Ils doivent se réveiller, rester forts, se placer au-dessus de la critique et de tous ceux qui se moquent d’eux et transcender. Le FPT est un outil susceptible de libérer tout peuple de sa situation d’asservissement, et casser les chaînes qui font de lui un peuple soumis. Certes on y parviendra tôt ou tard !

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(1) Chronique d’Alain Foka : En finir avec la traite négrière en Afrique. "Difficile d’imaginer que dans nos pays se pratique encore la traite négrière, difficile d’imaginer qu’au 20e siècle, l’on ait réduit des centaines de milliers de nos populations en esclaves. Cette fois-ci, c’est sur leur propre terre, dans leur propre village qu’on les a réduits en esclavage. Avec encore une fois la complicité de leurs chefs. Les mines en RDC ne sauraient être une malédiction pour les congolais. Il faut rapidement le transformer en opportunité. Cela ne dépend que des dirigeants".

(2) Charles Onana, "Ces tueurs tutsi au cœur de la tragédie congolaise" (préface de Cynthia McKinney), Duboiris, 2009

(3) Source Ndiaye youtube écho, Dakar 23 mai 2013 au 50e anniversaire de l’Union Africaine.

(4) FPT : Former Pour Transformer, support de la pédagogie de Conscientisation.

(5) A la Conférence Nationale Souveraine CNS 1992, le député Kalegamire sût bien l’imager dans la langue locale en ces termes: "l’état est mort et n’a pas laissé de progéniture"

(6) CRESA asbl, Carrefour de Réflexions Santé

(7) Etienne Bisimwa, expert de CRESA formateur FPT et auteur de l’ouvrage "Par où commencer?", Edition Weyrich Africa 2018

(8) Catulle (Caius Valerius Catullus) poète romain, 87 av JC

(9) La théorie des fenêtres cassées part d’une expérience psychosociale menée en 1969 à l’université de Sanford (USA) par Zimbardo.

(10) CENI ; Commission Electorale Nationale Indépendante.

(11) Cf. Google, les niveaux de changement chez Paolo Freire extrait de Education et Changement, 1979: "L’intransitivité produit une conscience magique. Les causes que l’on attribue aux défis échappent à la critique et deviennent des superstitions. Si une communauté subit un changement, par exemple économique, la conscience est promue et se transforme en transitivité. Dans un premier moment, cette conscience est naïve. Une grande partie de celle-ci est magique. Ce passage est automatique, mais celui vers la conscience critique ne l’est pas. Il ne s’effectue qu’avec un processus éducatif de conscientisation. Ce passage exige un travail de promotion et de critique. Si on n’effectue pas ce processus éducatif, on intensifie seulement le développement industriel ou technologique et la conscience sera niée et se transformera en une conscience fanatique. Ce fanatisme est propre à l’homme des masses. Dans la conscience naïve, il y a une recherche d’engagement, dans la critique, il y a un engagement, et dans le fanatisme, il y a une remise de soi irrationnelle…"


vendredi 28 mai 2021

Pauvreté rurale et Démocratie

Regard interrogateur sur l’avenir des milieux précarisés en RD Congo


Introduction

Dans cet article nous jetterons un regard interrogateur sur l’avenir du monde paysan en RD Congo. Un monde qui espérait qu’avec les élections, une nouvelle ère et de nouveaux horizons s’ouvriraient devant lui. Et que des nouveaux mécanismes de lutte contre la pauvreté allaient être déployés. Illusion !

"La pauvreté est une insulte, elle diminue, elle déshumanise, elle détruit le corps et l’esprit, sinon l’âme. C’est la plus mortelle de toutes les violences", affirmait le Mahatma Ghandi au début de ce siècle. Le pire de tout, c’est qu’elle persiste, en dépit des stratégies aussi créatives soient-elles, déployées pour en venir au bout (1).

Au cours d’un atelier de conscientisation FPT (former pour transformer) tenu par CRESA asbl en plein milieu rural, à Burhinyi en province du Sud-Kivu, le formateur demanda aux participants de définir le concept de "pauvreté". 

Diverses définitions du concept de "pauvreté" furent données par les participants, chacun selon son entendement, et non selon les définitions classiques ou celles des institutions internationales.

Au moment du débat pour trouver une définition consensuelle du concept en question, aucun des 58 participants n’avait accepté d’être classé dans la catégorie de "pauvre". Le débat fut houleux et prit plusieurs heures avant de trouver un "compromis".

Nous fûmes surpris par l’attitude des participants, dans la salle surchauffée. Pourtant personne n’avait consulté le dictionnaire. Personne n’avait lu, ni Ghandi, ni les grands économistes qui ont traité du sujet. Nous avons alors compris que Ghandi avait raison de qualifier la pauvreté d’insulte, de déshumanisante. Les paysans étaient de son côté.

Mais la réalité est là. C’étaient des paysans, en majeure partie sans emploi formel, des agriculteurs auto-employés ou exerçant des métiers non agricoles du secteur informel, à moitié instruits mais dont le sens de la dignité restait intact.

Entretemps la réalité de leur vie était toute autre. Ils ont difficilement un repas par jour (et de quelle qualité ?). Ils ont de réels problèmes d’accès à la terre, à l’eau potable, aux soins de santé, à l’éducation, à l’emploi, à un revenu décent, à l’habitat, aux droits humains, aux violences, à la paix et la sécurité.

Mais ils ont refusé de faire partie de la catégorie de pauvre.

Et pourtant en RD Congo, la moyenne de l’incidence de pauvreté au niveau national est de 71,3% et le secteur informel agricole fournit plus de 7 emplois sur 10 (2).

L’incidence  de la pauvreté est plus élevée en milieu rural (75,72%) qu’en milieu urbain (61,49). La même évidence se retrouve au niveau de l’ampleur et de la sévérité de la pauvreté. Les populations qui vivent en milieu urbain sont donc plus favorisées (ou moins défavorisées !) que celles qui vivent en milieu rural. Le même fait s’observe en ce qui concerne la vulnérabilité à la pauvreté.

Cette évidence tend à favoriser l’exode rural en RD Congo.

Les disparités entre le milieu urbain et le milieu rural s’observent également entre les différentes provinces du pays. Trois provinces comptent près de 85% des pauvres et plus. Ces provinces sont : l’ex province d’Equateur, l’ex province de Bandundu, et le Sud-Kivu (3).  Et on était au Sud-Kivu !

1. L’accès à la terre: le paysan étranglé

La pauvreté qui favorise l’exode rural est aussi due aux problèmes d’accès à la terre. Les paysans vivent dans des conditions particulièrement difficiles dans de nombreux territoires. En RD Congo et en province du Sud-Kivu en particulier, dans certains territoires, l’accès à la terre est insuffisant. Il ne s’agit que de quelques ares. Les paysans vivent souvent dans des zones enclavées et éloignées des marchés, sans accès par la voie routière et ne disposent pas d’autre source de revenus, même à long terme. D’autres encore sont installés sur des pentes abruptes dans des régions où les terres ne peuvent que très difficilement être exploitées de façon durable. Les téléphones et les motos de fabrication chinoise sont les seuls signes de progrès. Du moins  pour quelques familles. 

Les  terres ancestrales qu’ils occupent ne leurs appartiennent pas juridiquement, conformément à la loi n°73-021 du 20 juillet 1973 portant régime général des biens, régime foncier et immobilier et régime des suretés (4).

Le droit foncier congolais, tel qu’il résulte de la loi précitée est fondé sur le principe général simple, établi par l’article 53 qui stipule : "le sol est la propriété exclusive, inaliénable et imprescriptible de l’Etat".

En domanialisant toutes les terres, y compris celles dites indigènes, la loi dite foncière a attribué la propriété du sol et du sous-sol à l’Etat de manière exclusive, inaliénable et imprescriptible (art 53), ainsi les terres occupées par les communautés locales (paysannes) sont domanialisées (art 387).

Cette loi a jeté tout un peuple dans une insécurité juridique. Plus de 75% des ruraux congolais vivent dans cette zone de non droit.

Ce problème juridique d’accès à la terre se trouve exacerbé par l’accaparement des terres fertiles par l’élite politique et autres bourgeois urbains qui "thésaurisent" les terres acquises.

A cette "agression" contre les ruraux, ajoutons l’utilisation ou plutôt les expropriations des terres pour les mines par des sociétés multinationales.

Sans titre de propriété pour leurs terres ancestrales, les paysans sont délocalisés vers des régions écologiquement hostiles, invivables. Faiblement indemnisés, juridiquement sans terre parce que sans titre de propriété, ils sont contraints à l’exil, appelé par euphémisme, je crois, exode rural. Et sur la route de l’exode dit rural, ils croisent d’autres exilés, une caravane des déplacés de guerre, fuyant les violences et d’autres atrocités en milieu rural. En trousse, leurs rejetons, peu instruits ou sans instruction aucune et donc sans emploi et sans perspective d’avenir, ils sont attirés par les lumières scintillantes des centres urbains.

Ces nouveaux urbains s’installent dans les favelas (5)  y rejoignent les descamisados (6)  et autres marimberos (7); et gonflent ainsi le cercle déjà trop grand des nouveaux urbains pauvres. Très vite ils sont désillusionnés mais, où rentrer ?

Le cas typique des victimes actuelles de l’insécurité juridique dans le secteur minier est celui d’environ 300 familles de la localité de Bugumya à Twangiza-Luchiga dans la chefferie de Luhwinja au Sud-Kivu, qui, bientôt, doivent être délocalisés par la société Twangiza Mining de la Canadienne Banro, vendue à une société chinoise. Pourtant, les premiers délocalisés - ou plutôt, les premiers expropriés -  faiblement indemnisés, n’ont pu dans la grande majorité, se rendre à Chinjira, un camp construit pour les accueillir en 2010. Ils ont dû émigrer, les uns à Bukavu, les autres dans d’autres villages pour y reconstruire à nouveau leur vie: un éternel recommencement. D’autres sont en errance dans la zone minière d’où ils avaient été chassés.

Le code minier les y contraint conformément au principe de la distinction et de la séparation entre les droits miniers et les droits fonciers à son article 3 alinéa 2 qui stipule " … la propriété des gîtes des substances minérales, y compris les eaux souterraines, les gîtes géothermique dont il est question à l’alinéa 1 du présent article constitue un droit immobilier distinct et séparé des droits découlant d’une concession foncière. En aucune manière, le concessionnaire ne peut se prévaloir de son titre pour revendiquer un droit de propriété quelconque sur les gîtes des substances minérales, y compris les eaux souterraines et les gîtes géothermiques que renferment sa concession." (8)

L’accès à la terre est pourtant crucial, décisif pour combattre la faim et la pauvreté en zones rurales. L’Etat est tenu de favoriser l’accès aux ressources productives et protéger les paysans contre les attaques des tiers, c’est-à-dire faire en sorte qu’ils ne soient pas chassés de leurs terres et les plonger dans une précarité extrême.

C’est ici qu’intervient le travail de conscientisation et où l’approche "Former pour transformer (FPT)" devient une nécessité impérieuse. Tant qu’une personne ou un groupe de personne n’a pas conscience de l’état d’oppression, d’injustice et d’autres inégalités dont il est victime, les efforts de sa libération sont voués à l’échec.

Mais comme le confirme Fabien EBoussi B. "Par où commencer cette reconstitution, sinon par l’éducation qui est le lieu par excellence où une communauté humaine prend conscience d’elle-même (…) se définit, déclare ses valeurs et ses fins, sa conception d’elle-même, de l’homme et de son accompagnement" (9).

2. Et les élections démocratiques?

Dans un système démocratique, le gouvernement dépend de la majorité de la population. Il est donc rationnel de placer les intérêts et les objectifs du citoyen au centre de l’activité gouvernementale. 

Ainsi les besoins de la population agricole devaient être pris en priorité: rappelons-le, elle représente plus de 75% de la population congolaise et devrait être prise en considération. Les élections démocratiques étant prônées comme un processus d’accès au pouvoir par le choix du peuple.

Mais que voit-on en RD Congo et généralement en Afrique noire ?

On espérait qu’avec les élections démocratiques, les choses allaient s’améliorer. On s’était trompé dans cette espérance. Une fois élus, les députés provinciaux/nationaux perdent tout contact avec leurs électeurs. Certains se sont fait élire, avec pour suppléants leurs épouses ou leurs fils, et réussissent à passer comme députés provinciaux et nationaux. N’ayant point le pouvoir d’ubiquité, ils laissent leurs fils aux postes de députés provinciaux et emmènent, avec eux leurs épouses à l’Assemblé nationale.

Avec des moyens financiers bien ficelés, ils se font nommer ministres et laissent le poste de député national à leurs épouses. Ainsi nos honorables  s’installent et installent ! Garder son poste devient une question de vie ou de mort. Même scénario au Sénat.

Dans un monde de corruption, de convoitise et d’exploitation du plus pauvre, rien n’arrête plus notre élu: il se transforme en agent de propagande politicienne et folklorique qui tourne à la vulgarité. Il n’en serait autrement d’ailleurs quand on  sait que l’accès à tous ces postes se fait par une profonde corruption au niveau de la centrale électorale provinciale et nationale.

On ne s’étonne plus ainsi d’entendre un député dire à ses électeurs: "Vous ne m’avez pas élu ! C’est mon argent qui m’a fait passer".

Au niveau des provinces, les élections des présidents des assemblées provinciales, des gouverneurs et des bureaux des chambres basse et chambre haute, se font à coup des billets verts ou des véhicules 4x4. Le spectacle est souvent étalé au grand jour, sans honte, sur la place publique.

Les assemblées de nos élus se transforment en un véritable bal des embrouilles, une corbeille de médiocres en costume d’emprunt de la démocratie. Ils portent - regardez-le en sessions - des costumes sur mesure, couleur bleue, cravate rouge pour ressembler à Emmanuel Macron, le Président français, dont la tenue est le reflet de son drapeau national.

Devant l’argent, les hémicycles congolais ressemblent  plutôt à des jurys staliniens à l’époque des purges, tel qu’appris dans les livres d’histoire: une image peu enviable. Si vous doutez, souvenez-vous de la manière dont le Front Commun pour le Congo (FCC) s’est effondré! Une scène qui a fait éclater de rires des millions des Congolais. Pourtant la grande majorité de ces "représentants du peuple" était arrivé à l’hémicycle grâce à leur appartenance à la plate-forme précitée de l’ex-président Joseph Kabila en complicité avec sa "commission électorale nationale indépendante" qui en réalité n’avait d’indépendance que le nom.

Ainsi, il s’ensuit que les objectifs et les stratégies des gouvernants sont vite éloignés des gouvernés. Bâtir un Etat sur la corruption, le détournement, l’immoralité, le mensonge, le tribalisme, le népotisme, le fanatisme,  l’oppression et l’impunité c’est bâtir sur du sable mouvant. A ce niveau le risque de voir mon pays, la RD Congo sombrer dans un sous-développement sans nom est grand, si les forces sociales, celles qui désirent réellement le développement des populations rurales en détresse ne prennent pas leur responsabilité.

Quelques pistes  

La pauvreté rurale est la conséquence de nombreuses exploitations, surtout politique. Le développement pouvant signifier avant tout libérer.

Libérer de la paupérisation, libérer du fatalisme, fruit de l’oppression qui lui enlève toute capacité d’entreprendre, libérer des politiques insidieuses de développement, libérer de sa culture et de la religion […] libérer enfin des politiques qui font fi de ses droits… (10)

Une approche de développement doit d’abord agir sur le « moi » des gens afin de les libérer à la fois du fatalisme et d’autres forces qui les emprisonnent et bloquent leur capacité d’initiative. Le paysan congolais fait face à des véritables besoins importants et il est capital de l’aider de manière à trouver dans son milieu des opportunités qui participent directement à l’amélioration de ses conditions de vie.

Le cas de la province du Sud-Kivu peut créer l’effroi et conduire au découragement pour certains. Avec un taux de pauvreté de 84%, un taux net de scolarisation de 53,3%, un taux de mortalité infantile de 126/1000 sur une moyenne nationale de 92‰, quand on sait que seuls 14,8% de ménages sont raccordés à l’eau potable et 2,5% à l’électricité, que des services de santé sont très insuffisants soit de 16 lits/100.000 habitants et 1 médecin pour 27.699 habitants… on peut se demander « Par où  Commencer ? » (11)

"Eduquer ou périr." (KI -ZERBO J.)

  • L’éducation et l’alphabétisation peuvent contribuer énormément au développement et à la démocratie. Le maintien de l’illettrisme chez les paysans ne peut qu’entretenir les conditions de renouvellement de sa pauvreté et maintenir les ruraux, ces exclus technologiquement (ils ne connaissent pas l’ordinateur) dans l’oppression et la servilité envers les politiciens généralement véreux. L’illettrisme rend extrêmement difficile le nécessaire travail de conscientisation et de mobilisation populaire :
  • Une politique agraire spécifique de subvention ou de crédit pour l’agriculture familiale et la disponibilité des agronomes au niveau des entités territoriales décentralisées pour accompagner techniquement les paysans peut être une grande avancée pour booster la production, accroître les revenus et contribuer de manière significative à la réduction de la pauvreté.
  • Une formation conscientisante dans le secteur de lutte contre la pauvreté et autre inégalités peut à moyen ou à long terme produire des résultats spectaculaires.

Le Carrefour de Réflexion Santé en a déjà jeté les jalons dans certaines provinces et comme disait J. Dewey, "le devoir suprême d’une communauté qui veut continuer à exister dans le monde comme communauté historique et politique est d’éduquer […] par l’éducation, la société peut formuler ses propres fins, peut organiser ses propres moyens et ressources et se façonner la direction où elle veut aller" (12).

Quoi qu’il en soit, le monde rural en RD Congo devrait être considéré comme un archipel, lui-même composé d’îles et d’îlots de combat: combat pour l’accès à la terre, à l’eau potable, à la santé, à l’éducation, à la démocratie et autres droits civiques.

Ils constitueront alors "ces bataillons" dont parle Bisimwa G. Etienne (13).  Et la bataille ne se gagne pas en ordre dispersé et encore moins si "les soldats" n’ont pas conscience de la puissance qu’ils représentent s’ils bataillent ensemble.

Avec la fusion de ces îlots territoriaux, constitués en bataillons, on peut voir se dessiner un tout autre paysage de la démocratie et du développement et desserrer de manière significative l’étau du cou du paysan et restaurer sa dignité.  Les paysans  apparaîtront  ainsi devant les gouvernants, non plus comme une populace, une masse inutile, un ustensile, mais plutôt, comme des partenaires qui méritent respect.

Ne dit-on pas qu’aux Etats-Unis, quand un noir est armé, le Ku Klux Klan l’appellent…Monsieur !



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(1) "CTA revue", avril 1999, spore n°80
(2) "Localisation des objectifs de développement durable dans le Sud-Kivu", août 2017, rapport provincial, ministère du plan, p.3
(3) "Document de la stratégie de croissance et de réduction de la pauvreté(DSRP)", 2006, p.20
(4) FDME, "La problématique foncière et ses enjeux dans la province du Sud-Kivu RDC", mai 2010 acte de la table ronde, IFDP/BKV
(5) Dico. Bidonville
(6) Dico. Bandit des bidonvilles
(7) Qui fume, ou vend du marimba (drogue). Jargon utilisé au Brésil
(8) "Problématiquefoncière et ses enjeux en province du Sud-Kivu/R.D.C", p.19.
(9) Fabien Eboussi B., "1999 lignes de résistances", Yaoundé clé, p.26
(10) Niyonkuru Déogratias, Op. Cit., p.95
(11) Bisimwa G. Etienne, "Par où commencer... ?"
(12) J. Dewey, "Démocratie et éducation", Paris, A colin 1990, p.18
(13) Bisimwa G. Etienne, Op. Cit.