jeudi 21 octobre 2021

Allo Jeunesse de la RD Congo

Un mouvement de résistance collective est-il possible? A quand le réveil?

Un après-midi ensoleillé du 30 octobre 1996, au lendemain de la prise de la ville de Bukavu à l‘Est de la RD Congo par les forces de l’AFDL(1) conduite par un certain Laurent Désiré Kabila, j’assistais, à mes heures perdues, à un match de football entre jeunes de la commune de Kadutu, la commune la plus bouillante de la ville déjà occupée.

Certains parmi ces jeunes n’en avaient même pas conscience. Pensif, je les écoutais avec une inquiétude mêlée d’indignation.

Horrifiée par l’assassinat, la vieille, de l’archevêque de Bukavu, Mgr. Christophe Munzihirwa, la population désemparée, ne savait ni où aller ni où ne pas aller. Elle courrait dans tous les sens, dans un sauve-qui-peut général. Quant à l’ampleur de la peur, je laisse ce travail au caprice de l’imagination du lecteur du présent article.

J’assistais, oui, disais–je, à un match de foot, quand j’entendis dans un étrange swahili (pire que mon anglais) un militaire de passage dire à son collègue, fusil AK 47 en bandoulière : «Namna gani kweli hawa wavijana hawawezi pigania nchi yao ? Tulikamata mji bila ku pigana : Ni vijinga!» cela signifie «Comment de si nombreux jeunes ne peuvent pas défendre leur pays? Nous avons pris la ville sans pratiquement nous battre! Quelle idiotie?»

Vingt-cinq ans après, il y a quelques mois, un ami allemand, professeur de foresterie tropicale, avec qui je discutais de la problématique de l’aide au développement, me fit aussi cette boutade métaphorique: «Connais-tu ce qu’on appelle la dormance des semences en agroforesterie?»«Affirmatif», répondis-je.

«Alors, as-tu une idée sur la durée de dormance des autorités de votre pays? Et la jeunesse de votre pays, ou est-elle?» Perplexe et, pris de court, je balbutiais quelques arguments, peu convaincants, dans un anglais approximatif.

Ces deux critiques faites à des périodes différentes par des gens d’horizons différents ont suscité encore en moi une réflexion ou plutôt un questionnement: à quand le réveil de la jeunesse congolaise? Peut-on, à l’instar d’autres pays, créer avec elle un mouvement de résistance collective nationale et démocratique?

C’est l’objet du présent article.

On espérait que le printemps arabe allait se métastaser sur l’ensemble du continent africain. Il n’en fut rien, à part quelques frissons provoqués chez quelques dictateurs du continent noir suite à la fuite de leur collègue Blaise Compaoré, chassé par la jeunesse en furie au Burkina Faso.

Mis à part quelques "ilots de paix" en Afrique australe, le continent va mal. Sur son ensemble et dans chaque Etat, chaque jour nous apporte son lot de nouvelles qui humilient, provoquent l’effroi, découragent et avilissent les africains.

Des pratiques disparues depuis des siècles sous d’autre cieux y sont toujours courantes: crimes rituels et ou sacrificiels consistant à égorger les enfants, esclavagisme, excision des femmes... Ceux d’entre nous, africains, qui avons eu la chance de franchir un certain niveau d’instruction laissons les choses se gâcher.

Des millions d’étudiants jeunes, ambitieux et parfois talentueux sont largués sur le marché de l’emploi où il n’y a pas d’offres. Des millions d’autres sont sur les bancs des facultés, étudiant pour étudier.

Tous sont silencieux. Aucune question sur la situation de leurs pays, sur l’emploi et donc sur leur futur. Pourtant l’emploi est une chaîne qui lie chaque jeune à la vie et à son Etat. Et lorsque l’Etat échoue à garantir l’emploi pour ses jeunes, il s’insécurise(2).

Selon le chercheur congolais Kodila Tedika, le taux de chômage est estimé à plus de 80% en RDC (bien que les autorités le considèrent légèrement en dessous de cette barre). «Ce chômage peut-il baisser?»(3), s’interroge le chercheur.

Compter sur la jeunesse aujourd’hui pour un mouvement de résistance collective?

La réponse me semble hélas négative. Regardez: les régimes changent, sans savoir comment. Les militaires renversent les civils -bien ou mal élus- par des coups d’état (Mali, Tchad, Guinée Conakry,…) , ici on viole la constitution et les droit humains, là-bas, des guerres civiles, un peu à côté, des massacres d’enfants et autres innocents avec une cruauté humainement inimaginable (RDC, Burundi, Mali, Nigeria, Niger, Tchad, Burkina Faso, Cameroun, Ethiopie, République Centrafricaine, Mozambique, et l'Afrique du sud qui occupe la première place, peu enviable, du pays le plus criminogène au monde selon les médias).

Dans presque tous ces pays, ’’la dormance'’ de la jeunesse est totale, un dangereux immobilisme. Même pas l’expression d’une simple indignation!

A ma réflexion, ces jeunes devraient être des flammes de liberté, de justice, de porte-parole des opprimés, cette flamme qui enflamme et qui augure une aube nouvelle. Mais, observez-les!

Echangez avec eux et vous serez surpris! Pour le plus grand nombre, ils n’ont pas d’opinion exprimée sur la politique générale et sur le destin de leurs pays, et ceux qui en ont, ne s’expriment pas!

Comment peut ont être silencieux jusqu’à laisser aux autres la liberté de s’arroger le pouvoir de décider sur votre sort? (Peut être font ils partie de ce que le poète allemand Berthold Brecht appelle, ironiquement, analphabètes politiques).

Et pourtant, ils peuvent poser des questions, s’en poser, remuer des idées, les défendre, contester et protester, dire non quand le oui n’est plus possible. Tous cela fait partie de leur mission, non seulement en tant que jeunes mais aussi en tant que citoyens (peut-être qu’ils n’en sont pas conscients)

De près, on découvre que leur silence (et le nôtre aussi) permet à n’importe qui d’envisager n’importe quel retournement et détournement au sommet de l’état, et cela en toute impunité.

Quant aux chefs d’états, ils peuvent rester au pouvoir autant qu’ils le veulent. Paul Biya s’est approprié le Cameroun depuis 1982 ! Museveni l’Ouganda depuis 1986 et Denis Sassou Nguesso la République du Congo... qui le suivent à la traîne. Silence et une indifférence de tous, semblable à une abdication, à un renoncement, voire un stoïcisme humiliant qui permet à n’importe quel officier disposant de quelques hommes et quelques cartouches de s’emparer du pouvoir avec la certitude de ne se heurter à aucune opposition.

Alpha Condé, professeur de son état n’avait vu venir aucun signe de la tempête qui l’a emporté ce 5 septembre 2021. Et il ne regardait même pas du côté où elle allait surgir, lui qui, à 83 ans, venait de violer la constitution pour se faire un… troisième mandat. J’imagine les ambassadeurs qu’il a choisi, arrachant vite ses portraits dans leurs bureaux pour les remplacer par ceux du nouveau chef de la junte avant même la formation du nouveau gouvernement. Quelle honte !

En RD Congo, rien ne marche. La rentrée scolaire prévue le 4 octobre n’a pas eu lieu. Les enseignants sont en grève pour des raisons salariales. Les personnels soignants des institutions sanitaires avaient procédé il y a deux mois à une grève. Grogne par ci, grogne par là au sein de l’administration publique où les fonctionnaires travaillent sans enthousiasme et sans foi. Des syndicalistes de certaines structures étatiques réclament des arriérés de plus de 32 mois. Le problème du RAM (Registre des appareils mobiles) est venu empirer une situation déjà précaire. La colère des congolais est au comble. (Le RAM est une taxe illégale sur les appels téléphoniques, imposée à tout congolais détenant un téléphone mobile quel que soit son rang social et cela à son insu: une pire escroquerie d’état instaurée par une politique anti pauvre.)

Ailleurs ce serait la goutte qui ferait déborder le vase!
Chez nous, somnolence ou dormance?

Un mouvement de résistance collective est-il possible, et d’où peut-il venir?

Il est possible. Mais, comme toute résistance il ne peut s’improviser. L’esprit et l’élan de la résistance ne suffisent pas. Je pense qu’il faut d’abord une vision, une volonté de résistant, de l’audace, de l’aventure et un esprit de risque. Il faut également une tactique et une stratégie nouvelle.

Il faut une immense aspiration à un changement radical, un renversement des structures dont on s’est aperçu qu’elles étaient désuètes, car les hommes politiques africains sont les derniers à s’apercevoir de la nécessité de leur disparition.

D’où peut-elle venir?

Partout le peuple souffre et exprime une immense aspiration à un changement radical et peut souhaiter un renversement des structures formées des parvenus politiques rongées par la corruption et le népotisme, signant des alliances avec des partis politiques, lesquels, en réalité ne sont que des armatures vides et offices de placements, indifférents devant la misère de leurs administrés.

Babeuf excédé hurla de colère : «Que le peuple renverse toutes les anciennes institutions barbares. Que la guerre du riche contre le pauvre cesse d’avoir ce caractère de toute audace d’un côté et de toute lâcheté de l’autre. Oui je le répète, tous les maux sont à leur comble .Ils ne peuvent se réparer que par un bouleversement total»(4).

On est tenté de penser qu’il s’adressait aux congolais!

Les universités et les milieux estudiantins sont souvent les terreaux de la résistance. Seulement, il faut les conscientiser sur la nécessité de s’impliquer dans la prise du pouvoir par des hommes nouveaux, représentatifs des forces nouvelles substituant un ordre nouveau à un ordre ancien, contesté et honni et le substituer par des équipes décidées à l’aventure révolutionnaire. C’est une expérience qu’il faut concrétiser.

Interrogeons l’histoire d’autres peuples

Après la fusillade du champ de mars en juillet 1791, Gracchus Babeuf prononça ce discours: «Perfide, vous criez qu’il faut éviter la guerre civile, qu’il ne faut jeter parmi le peuple les brandons de la discorde. Et quelle guerre civile est plus révoltante que celle qui voit tous les assassins d’une part et les victimes sans défense d’autre part?» (5)

Et le prêtre Jacques Roux qui conduisait "les enragés" d’ajouter en la même période «la liberté n’est qu’un vain fantôme quand une classe d’hommes peut affamer l’autre impunément. L’égalité n’est qu’un vain fantôme quand le riche, par son monopole, à droit de vie et de mort sur son semblable. La république n’est qu’un vain fantôme quand la contre révolution s’opère de jours en jours par le prix des denrées auquel les trois-quarts de citoyen ne peuvent atteindre sans verser de larmes… Citoyens représentants, il est temps que le combat à mort que l’égoïste livre à la classe la plus laborieuse de la société finisse!» (6)

Et de poursuivre plus loin. Et Saint Just fait écho à Roux: «la liberté ne peut s’exercer que par des hommes, à l’abri des besoins»(7)

Il s’agissait pour eux de réveiller les colères contenues, de stimuler le goût de la résistance démocratique collective.

Plus de 200 ans après, ce discours garde son actualité en Afrique noire et plus particulièrement en RD Congo. Beaucoup de Congolais ignorent l’existence de ces précieux discours libérateurs, des grands leaders de l’après révolution française de 1789.

De la connaissance naît le combat, du combat la liberté et les conditions matérielles de la recherche du bonheur, dit Jean Ziegler et citant Régis Debray, il ajoute: «la tache de l’intellectuel est d’énoncer ce qui est, sa tâche n’est pas de séduire, mais d’armer»(8)

Est-ce utopique de rêver d’une résistance démocratique collective en RDC ?

Non, même si cela peut prendre du temps, la misère a atteint son paroxysme. Et même si c’est utopique, ce n’est pas un problème. Ce sont les personnes qualifiées "d’utopistes" qui ont été à la base des mouvements qui ont révolutionné ailleurs le monde.

Selon Henri Lefebvre, «l’utopie est ce qui est au-delà de l’horizon. Notre raison analytique sait avec précision ce que nous ne voulons pas, ce qu’il nous faut absolument changer… Mais ce qui doit, ce que nous voulons, le monde totalement autre, seul notre regard intérieur, seule l’utopie en nous, nous le montre… la raison analytique est un carcan, l’utopie est le bélier »

Jean Ziegler, «sans les utopistes toute l’humanité, toute espérance auraient depuis longtemps disparu de notre planète»

Où trouver alors les acteurs ?

Dans beaucoup de pays, faut-il le rappeler, le milieu estudiantin reste le terreau de la contestation, de la résistance. A eux, il faut joindre les "bataillons" des jeunes paysans et paysannes structurés dans des îlots de développement, les organisations de la société civile plurielle, les universitaires chômeurs. Les jeunes sans emplois, les motocyclistes, les élèves, les enseignants… les jeunes selon des nombreux rapports, représentent 60% de la population dont plus de 8o% sont au chômage. Ce sont des acteurs potentiels.

On se rappelle de la révolte des étudiants en France en mai 1968. On croyait ce pays engourdi, anesthésié: l’on s’est aperçu qu’il recelait des jeunes forces révolutionnaires (insoupçonnées) et qui, à l’honneur de la France, ont renoué avec la tradition de Danton, Proudhon, de Jaurès,… (9)

De telles forces existent dans tous les pays, il suffit d’une étincelle pour les mettre en mouvement.

Le 4 juin 1969, à Kinshasa, RD Congo, les étudiants réunis au sein de l’UGEC (Union Générale des Etudiants Congolais, repartis dans les 3 grandes universités du pays, Kinshasa, Kisangani, Lubumbashi) organisent une manifestation pacifique. Ils réclament notamment du gouvernement, des meilleures conditions de vie sur le campus. Ils protestent également contre la dérive autoritaire de Mobutu et s’insurgent contre l’inféodation à l’égard des intérêts économiques et financiers étrangers. La réaction des autorités est brutale et se solde par des dizaines de morts, l’université est fermée.

Auparavant, les leaders de l’UGEC, alors adeptes du socialisme scientifique avaient apporté leur soutien au régime de Mobutu suite à la nationalisation de l’Union Minière du Haut-Katanga (NMHK) et à la désignation de Patrice Emery Lumumba comme héros national, une mesure dont ils étaient par ailleurs des inspirateurs. (10)

La rupture de Mobutu avec les associations estudiantines est survenue suite à la décision de Mobutu d’indemniser les anciens actionnaires de l’UMHK. Décision vécue par les étudiants comme une capitulation. Le mouvement des étudiants congolais reprochait également à Mobutu sa proximité avec les intérêts américains.

Même si actuellement on observe une léthargie dans les milieux estudiantins congolais, l’histoire se souviendra de leur mobilisation à l’échelle nationale, en mai 2004, contre l’occupation de la ville de Bukavu par les mutins du général Nkunda Batware et du colonel Jules Mutebusi. Le thème de la défense de la souveraineté du Congo avait temporairement fédéré les milieux estudiantins de la RD Congo (11).

Des dizaines des véhicules et autres biens de la MONUC (Mission des Nations unies au Congo) à cette époque avaient été incendiés par des étudiants congolais à Kinshasa, Kisangani, Lubumbashi… Sous la pression de la communauté internationale, les mutins lâchèrent la ville et la quittèrent … sur la pointe des pieds.

Comme l’illustrent ces cas, les semences pour une résistance démocratique collective sont partout mais souffrent d’une «dormance». Une semence en dormance prolongée doit être traitée pour stimuler une rapide germination dit-on en agroforesterie.

Il en va de même pour la jeunesse de la RDC. Il faut « la traiter » par des séances de conscientisation et stimuler en eux l’esprit de résistance démocratique, de la bourgeoisie de l’esprit, base de toute civilisation.

Il faut étouffer en eux cette tendance à la fragmentation, au communautarisme, contraires à la formation des mouvements sociaux coordonnés et pérennes.

Les jeunes doivent transcender la logique régressive des microgroupes d’appartenance tribalo ethnique (Association de ressortissants de… Des jeunes de..., Des étudiants de...) qui désintègre la citoyenneté et rend inopérante tout élan de résistance nationaliste, pour combattre des systèmes politiques anti-pauvres et cesser d’assister, impuissants à d'insoutenables inégalités, à des chômages de masses. Il faut je crois, une articulation des luttes locales et une coordination nationale de ces luttes.

Hervé

------------------------------------------------------------

(1) Alliance de Force Démocratique pour la Libération, rébellion conduite par Laurent Désiré Kabila, soutenue par le Rwanda et l’Ouganda et qui renversera la dictature de Mobutu Sese Seko en mai 1997.
(2) Fumukivau Michael, les déterminants du chômage parmi les jeunes diplômés, mémoire de licence en économie, inédit, Kinshasa, 2015 dans son article comment vaincre le chômage en RDC.
(3) Oasis Kodila Tedika, économiste analyste : www.unmondelibre.org.2009
(4) Jean Ziegler, le pouvoir de la honte, P. 20. Citant Albert Souboul, Ed fayard 2005
(5) Jean Ziegler, Op cit
(6) Jacques Roux, Manifeste des enragés remis à la convention, remis le 25 Juin 1793 Cite par Jean Ziegler, op cit p 26
(7) idem
(8) Régis Debray, cité par Jean Ziegler Op. cit.
(9) Béchir Ben Ahmed, Jeune Afrique Livre, Barcelone, 1989, P. 162
(10) Michel Lutumbwe, Etat de résistance dans le sud, Op. cit.
(11) Idem