vendredi 28 mai 2021

Pauvreté rurale et Démocratie

Regard interrogateur sur l’avenir des milieux précarisés en RD Congo


Introduction

Dans cet article nous jetterons un regard interrogateur sur l’avenir du monde paysan en RD Congo. Un monde qui espérait qu’avec les élections, une nouvelle ère et de nouveaux horizons s’ouvriraient devant lui. Et que des nouveaux mécanismes de lutte contre la pauvreté allaient être déployés. Illusion !

"La pauvreté est une insulte, elle diminue, elle déshumanise, elle détruit le corps et l’esprit, sinon l’âme. C’est la plus mortelle de toutes les violences", affirmait le Mahatma Ghandi au début de ce siècle. Le pire de tout, c’est qu’elle persiste, en dépit des stratégies aussi créatives soient-elles, déployées pour en venir au bout (1).

Au cours d’un atelier de conscientisation FPT (former pour transformer) tenu par CRESA asbl en plein milieu rural, à Burhinyi en province du Sud-Kivu, le formateur demanda aux participants de définir le concept de "pauvreté". 

Diverses définitions du concept de "pauvreté" furent données par les participants, chacun selon son entendement, et non selon les définitions classiques ou celles des institutions internationales.

Au moment du débat pour trouver une définition consensuelle du concept en question, aucun des 58 participants n’avait accepté d’être classé dans la catégorie de "pauvre". Le débat fut houleux et prit plusieurs heures avant de trouver un "compromis".

Nous fûmes surpris par l’attitude des participants, dans la salle surchauffée. Pourtant personne n’avait consulté le dictionnaire. Personne n’avait lu, ni Ghandi, ni les grands économistes qui ont traité du sujet. Nous avons alors compris que Ghandi avait raison de qualifier la pauvreté d’insulte, de déshumanisante. Les paysans étaient de son côté.

Mais la réalité est là. C’étaient des paysans, en majeure partie sans emploi formel, des agriculteurs auto-employés ou exerçant des métiers non agricoles du secteur informel, à moitié instruits mais dont le sens de la dignité restait intact.

Entretemps la réalité de leur vie était toute autre. Ils ont difficilement un repas par jour (et de quelle qualité ?). Ils ont de réels problèmes d’accès à la terre, à l’eau potable, aux soins de santé, à l’éducation, à l’emploi, à un revenu décent, à l’habitat, aux droits humains, aux violences, à la paix et la sécurité.

Mais ils ont refusé de faire partie de la catégorie de pauvre.

Et pourtant en RD Congo, la moyenne de l’incidence de pauvreté au niveau national est de 71,3% et le secteur informel agricole fournit plus de 7 emplois sur 10 (2).

L’incidence  de la pauvreté est plus élevée en milieu rural (75,72%) qu’en milieu urbain (61,49). La même évidence se retrouve au niveau de l’ampleur et de la sévérité de la pauvreté. Les populations qui vivent en milieu urbain sont donc plus favorisées (ou moins défavorisées !) que celles qui vivent en milieu rural. Le même fait s’observe en ce qui concerne la vulnérabilité à la pauvreté.

Cette évidence tend à favoriser l’exode rural en RD Congo.

Les disparités entre le milieu urbain et le milieu rural s’observent également entre les différentes provinces du pays. Trois provinces comptent près de 85% des pauvres et plus. Ces provinces sont : l’ex province d’Equateur, l’ex province de Bandundu, et le Sud-Kivu (3).  Et on était au Sud-Kivu !

1. L’accès à la terre: le paysan étranglé

La pauvreté qui favorise l’exode rural est aussi due aux problèmes d’accès à la terre. Les paysans vivent dans des conditions particulièrement difficiles dans de nombreux territoires. En RD Congo et en province du Sud-Kivu en particulier, dans certains territoires, l’accès à la terre est insuffisant. Il ne s’agit que de quelques ares. Les paysans vivent souvent dans des zones enclavées et éloignées des marchés, sans accès par la voie routière et ne disposent pas d’autre source de revenus, même à long terme. D’autres encore sont installés sur des pentes abruptes dans des régions où les terres ne peuvent que très difficilement être exploitées de façon durable. Les téléphones et les motos de fabrication chinoise sont les seuls signes de progrès. Du moins  pour quelques familles. 

Les  terres ancestrales qu’ils occupent ne leurs appartiennent pas juridiquement, conformément à la loi n°73-021 du 20 juillet 1973 portant régime général des biens, régime foncier et immobilier et régime des suretés (4).

Le droit foncier congolais, tel qu’il résulte de la loi précitée est fondé sur le principe général simple, établi par l’article 53 qui stipule : "le sol est la propriété exclusive, inaliénable et imprescriptible de l’Etat".

En domanialisant toutes les terres, y compris celles dites indigènes, la loi dite foncière a attribué la propriété du sol et du sous-sol à l’Etat de manière exclusive, inaliénable et imprescriptible (art 53), ainsi les terres occupées par les communautés locales (paysannes) sont domanialisées (art 387).

Cette loi a jeté tout un peuple dans une insécurité juridique. Plus de 75% des ruraux congolais vivent dans cette zone de non droit.

Ce problème juridique d’accès à la terre se trouve exacerbé par l’accaparement des terres fertiles par l’élite politique et autres bourgeois urbains qui "thésaurisent" les terres acquises.

A cette "agression" contre les ruraux, ajoutons l’utilisation ou plutôt les expropriations des terres pour les mines par des sociétés multinationales.

Sans titre de propriété pour leurs terres ancestrales, les paysans sont délocalisés vers des régions écologiquement hostiles, invivables. Faiblement indemnisés, juridiquement sans terre parce que sans titre de propriété, ils sont contraints à l’exil, appelé par euphémisme, je crois, exode rural. Et sur la route de l’exode dit rural, ils croisent d’autres exilés, une caravane des déplacés de guerre, fuyant les violences et d’autres atrocités en milieu rural. En trousse, leurs rejetons, peu instruits ou sans instruction aucune et donc sans emploi et sans perspective d’avenir, ils sont attirés par les lumières scintillantes des centres urbains.

Ces nouveaux urbains s’installent dans les favelas (5)  y rejoignent les descamisados (6)  et autres marimberos (7); et gonflent ainsi le cercle déjà trop grand des nouveaux urbains pauvres. Très vite ils sont désillusionnés mais, où rentrer ?

Le cas typique des victimes actuelles de l’insécurité juridique dans le secteur minier est celui d’environ 300 familles de la localité de Bugumya à Twangiza-Luchiga dans la chefferie de Luhwinja au Sud-Kivu, qui, bientôt, doivent être délocalisés par la société Twangiza Mining de la Canadienne Banro, vendue à une société chinoise. Pourtant, les premiers délocalisés - ou plutôt, les premiers expropriés -  faiblement indemnisés, n’ont pu dans la grande majorité, se rendre à Chinjira, un camp construit pour les accueillir en 2010. Ils ont dû émigrer, les uns à Bukavu, les autres dans d’autres villages pour y reconstruire à nouveau leur vie: un éternel recommencement. D’autres sont en errance dans la zone minière d’où ils avaient été chassés.

Le code minier les y contraint conformément au principe de la distinction et de la séparation entre les droits miniers et les droits fonciers à son article 3 alinéa 2 qui stipule " … la propriété des gîtes des substances minérales, y compris les eaux souterraines, les gîtes géothermique dont il est question à l’alinéa 1 du présent article constitue un droit immobilier distinct et séparé des droits découlant d’une concession foncière. En aucune manière, le concessionnaire ne peut se prévaloir de son titre pour revendiquer un droit de propriété quelconque sur les gîtes des substances minérales, y compris les eaux souterraines et les gîtes géothermiques que renferment sa concession." (8)

L’accès à la terre est pourtant crucial, décisif pour combattre la faim et la pauvreté en zones rurales. L’Etat est tenu de favoriser l’accès aux ressources productives et protéger les paysans contre les attaques des tiers, c’est-à-dire faire en sorte qu’ils ne soient pas chassés de leurs terres et les plonger dans une précarité extrême.

C’est ici qu’intervient le travail de conscientisation et où l’approche "Former pour transformer (FPT)" devient une nécessité impérieuse. Tant qu’une personne ou un groupe de personne n’a pas conscience de l’état d’oppression, d’injustice et d’autres inégalités dont il est victime, les efforts de sa libération sont voués à l’échec.

Mais comme le confirme Fabien EBoussi B. "Par où commencer cette reconstitution, sinon par l’éducation qui est le lieu par excellence où une communauté humaine prend conscience d’elle-même (…) se définit, déclare ses valeurs et ses fins, sa conception d’elle-même, de l’homme et de son accompagnement" (9).

2. Et les élections démocratiques?

Dans un système démocratique, le gouvernement dépend de la majorité de la population. Il est donc rationnel de placer les intérêts et les objectifs du citoyen au centre de l’activité gouvernementale. 

Ainsi les besoins de la population agricole devaient être pris en priorité: rappelons-le, elle représente plus de 75% de la population congolaise et devrait être prise en considération. Les élections démocratiques étant prônées comme un processus d’accès au pouvoir par le choix du peuple.

Mais que voit-on en RD Congo et généralement en Afrique noire ?

On espérait qu’avec les élections démocratiques, les choses allaient s’améliorer. On s’était trompé dans cette espérance. Une fois élus, les députés provinciaux/nationaux perdent tout contact avec leurs électeurs. Certains se sont fait élire, avec pour suppléants leurs épouses ou leurs fils, et réussissent à passer comme députés provinciaux et nationaux. N’ayant point le pouvoir d’ubiquité, ils laissent leurs fils aux postes de députés provinciaux et emmènent, avec eux leurs épouses à l’Assemblé nationale.

Avec des moyens financiers bien ficelés, ils se font nommer ministres et laissent le poste de député national à leurs épouses. Ainsi nos honorables  s’installent et installent ! Garder son poste devient une question de vie ou de mort. Même scénario au Sénat.

Dans un monde de corruption, de convoitise et d’exploitation du plus pauvre, rien n’arrête plus notre élu: il se transforme en agent de propagande politicienne et folklorique qui tourne à la vulgarité. Il n’en serait autrement d’ailleurs quand on  sait que l’accès à tous ces postes se fait par une profonde corruption au niveau de la centrale électorale provinciale et nationale.

On ne s’étonne plus ainsi d’entendre un député dire à ses électeurs: "Vous ne m’avez pas élu ! C’est mon argent qui m’a fait passer".

Au niveau des provinces, les élections des présidents des assemblées provinciales, des gouverneurs et des bureaux des chambres basse et chambre haute, se font à coup des billets verts ou des véhicules 4x4. Le spectacle est souvent étalé au grand jour, sans honte, sur la place publique.

Les assemblées de nos élus se transforment en un véritable bal des embrouilles, une corbeille de médiocres en costume d’emprunt de la démocratie. Ils portent - regardez-le en sessions - des costumes sur mesure, couleur bleue, cravate rouge pour ressembler à Emmanuel Macron, le Président français, dont la tenue est le reflet de son drapeau national.

Devant l’argent, les hémicycles congolais ressemblent  plutôt à des jurys staliniens à l’époque des purges, tel qu’appris dans les livres d’histoire: une image peu enviable. Si vous doutez, souvenez-vous de la manière dont le Front Commun pour le Congo (FCC) s’est effondré! Une scène qui a fait éclater de rires des millions des Congolais. Pourtant la grande majorité de ces "représentants du peuple" était arrivé à l’hémicycle grâce à leur appartenance à la plate-forme précitée de l’ex-président Joseph Kabila en complicité avec sa "commission électorale nationale indépendante" qui en réalité n’avait d’indépendance que le nom.

Ainsi, il s’ensuit que les objectifs et les stratégies des gouvernants sont vite éloignés des gouvernés. Bâtir un Etat sur la corruption, le détournement, l’immoralité, le mensonge, le tribalisme, le népotisme, le fanatisme,  l’oppression et l’impunité c’est bâtir sur du sable mouvant. A ce niveau le risque de voir mon pays, la RD Congo sombrer dans un sous-développement sans nom est grand, si les forces sociales, celles qui désirent réellement le développement des populations rurales en détresse ne prennent pas leur responsabilité.

Quelques pistes  

La pauvreté rurale est la conséquence de nombreuses exploitations, surtout politique. Le développement pouvant signifier avant tout libérer.

Libérer de la paupérisation, libérer du fatalisme, fruit de l’oppression qui lui enlève toute capacité d’entreprendre, libérer des politiques insidieuses de développement, libérer de sa culture et de la religion […] libérer enfin des politiques qui font fi de ses droits… (10)

Une approche de développement doit d’abord agir sur le « moi » des gens afin de les libérer à la fois du fatalisme et d’autres forces qui les emprisonnent et bloquent leur capacité d’initiative. Le paysan congolais fait face à des véritables besoins importants et il est capital de l’aider de manière à trouver dans son milieu des opportunités qui participent directement à l’amélioration de ses conditions de vie.

Le cas de la province du Sud-Kivu peut créer l’effroi et conduire au découragement pour certains. Avec un taux de pauvreté de 84%, un taux net de scolarisation de 53,3%, un taux de mortalité infantile de 126/1000 sur une moyenne nationale de 92‰, quand on sait que seuls 14,8% de ménages sont raccordés à l’eau potable et 2,5% à l’électricité, que des services de santé sont très insuffisants soit de 16 lits/100.000 habitants et 1 médecin pour 27.699 habitants… on peut se demander « Par où  Commencer ? » (11)

"Eduquer ou périr." (KI -ZERBO J.)

  • L’éducation et l’alphabétisation peuvent contribuer énormément au développement et à la démocratie. Le maintien de l’illettrisme chez les paysans ne peut qu’entretenir les conditions de renouvellement de sa pauvreté et maintenir les ruraux, ces exclus technologiquement (ils ne connaissent pas l’ordinateur) dans l’oppression et la servilité envers les politiciens généralement véreux. L’illettrisme rend extrêmement difficile le nécessaire travail de conscientisation et de mobilisation populaire :
  • Une politique agraire spécifique de subvention ou de crédit pour l’agriculture familiale et la disponibilité des agronomes au niveau des entités territoriales décentralisées pour accompagner techniquement les paysans peut être une grande avancée pour booster la production, accroître les revenus et contribuer de manière significative à la réduction de la pauvreté.
  • Une formation conscientisante dans le secteur de lutte contre la pauvreté et autre inégalités peut à moyen ou à long terme produire des résultats spectaculaires.

Le Carrefour de Réflexion Santé en a déjà jeté les jalons dans certaines provinces et comme disait J. Dewey, "le devoir suprême d’une communauté qui veut continuer à exister dans le monde comme communauté historique et politique est d’éduquer […] par l’éducation, la société peut formuler ses propres fins, peut organiser ses propres moyens et ressources et se façonner la direction où elle veut aller" (12).

Quoi qu’il en soit, le monde rural en RD Congo devrait être considéré comme un archipel, lui-même composé d’îles et d’îlots de combat: combat pour l’accès à la terre, à l’eau potable, à la santé, à l’éducation, à la démocratie et autres droits civiques.

Ils constitueront alors "ces bataillons" dont parle Bisimwa G. Etienne (13).  Et la bataille ne se gagne pas en ordre dispersé et encore moins si "les soldats" n’ont pas conscience de la puissance qu’ils représentent s’ils bataillent ensemble.

Avec la fusion de ces îlots territoriaux, constitués en bataillons, on peut voir se dessiner un tout autre paysage de la démocratie et du développement et desserrer de manière significative l’étau du cou du paysan et restaurer sa dignité.  Les paysans  apparaîtront  ainsi devant les gouvernants, non plus comme une populace, une masse inutile, un ustensile, mais plutôt, comme des partenaires qui méritent respect.

Ne dit-on pas qu’aux Etats-Unis, quand un noir est armé, le Ku Klux Klan l’appellent…Monsieur !



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(1) "CTA revue", avril 1999, spore n°80
(2) "Localisation des objectifs de développement durable dans le Sud-Kivu", août 2017, rapport provincial, ministère du plan, p.3
(3) "Document de la stratégie de croissance et de réduction de la pauvreté(DSRP)", 2006, p.20
(4) FDME, "La problématique foncière et ses enjeux dans la province du Sud-Kivu RDC", mai 2010 acte de la table ronde, IFDP/BKV
(5) Dico. Bidonville
(6) Dico. Bandit des bidonvilles
(7) Qui fume, ou vend du marimba (drogue). Jargon utilisé au Brésil
(8) "Problématiquefoncière et ses enjeux en province du Sud-Kivu/R.D.C", p.19.
(9) Fabien Eboussi B., "1999 lignes de résistances", Yaoundé clé, p.26
(10) Niyonkuru Déogratias, Op. Cit., p.95
(11) Bisimwa G. Etienne, "Par où commencer... ?"
(12) J. Dewey, "Démocratie et éducation", Paris, A colin 1990, p.18
(13) Bisimwa G. Etienne, Op. Cit.



mercredi 31 mars 2021

De la difficulté d'être intellectuel en RD Congo

Regard critique sur l'élite africaine

Il s’agit d’une interpellation des cadres universitaires pour un sursaut moral, l’honneur, la dignité et ce malgré l’indigence matérielle à laquelle ils font face dans la vie professionnelle.
S’ils prennent conscience de leurs responsabilités, la RD Congo peut se développer. Et rapidement.
Au pessimiste de l’intelligence, il faut opposer l’optimisme de la volonté.
L’histoire d’autres peuples peut nous inspirer.

Cet article est un petit essai critique sur l’élite Congolaise, plus d’un demi-siècle après l’indépendance obtenue de la Belgique en 1960.

Point n’est besoin de rappeler qu’en cette période-là, la RDC ne comptait qu’environ 5 cadres universitaires. 60 ans plus tard le pays compte des centaines des milliers de cadres formés, et les institutions universitaires poussent comme des champignons déversant chaque année des milliers d’autres finalistes sur le marché de l’emploi.

Tous se disent être intellectuels! Le sont-ils vraiment ? Dans cette confusion à laquelle se prête le concept, atteindre un certain niveau d’instruction ou obtenir un diplôme, devient synonyme d’intellectuel.

Mais qu’en est-il vraiment ?

Interrogeons le petit Larousse illustré. Intellectuel : « personne dont la profession comporte essentiellement une activité de l’esprit ou qui a un goût affirmé pour les activités de l’esprit », par opposition à l’activité manuelle.

Dans l’acception la plus courante en RD Congo et en Afrique dans l’ensemble, quiconque affirme être intellectuel, voudrait laisser entendre qu’il a de l’instruction, qu’il est diplômé !

En filigrane, il voudrait aussi affirmer sa supériorité à la fois intellectuelle, culturelle et pour certains, morale par rapport à l’homme peu instruit, dont la compréhension des choses paraît limitée. « Après tout, nous sommes tous intellectuels,… moi, je suis un intellectuel chevronné» entend-t-on souvent dans les rues et medias de Bukavu.

Cela n’est évidemment pas vrai, il s’agit même, je crois d’un abus de langage, de propos erronés.

Pour beaucoup pourtant le savoir scientifique est synonyme de l’objectivité et de la rectitude dans le jugement, de compétence, d’honnêteté, de sagesse et même de l’aptitude à la direction des hommes. Chacun réalise combien ce préjugé est lourd de conséquences. Mais en toute honnêteté, pensez-vous, chers lecteurs, qu’avec toutes les implications morales que cela sous-entend, tout diplômé est intellectuel ?

Sans complaisance, et j’espère sans énerver l’amour propre de qui que ce soit, la réponse me semble non !

Il importe donc de procéder au dévoilement de ce statut et de souligner chemin faisant, les responsabilités de celui qui s’en réclame.

Dans le sens le plus étroit donné à ce mot dans le monde occidental à savoir: « l’intellectuel est quelqu’un qui se mêle de ce qui ne le regarde pas » (1).

Originellement, donc, dit J.P. Sartre, l’ensemble des intellectuels apparaît comme une diversité d’hommes ayant acquis quelques notoriétés par des travaux qui relèvent de l’intelligence (sciences exactes, sciences appliquées, médecine, littérature, etc.) et qui abusent de cette notoriété pour sortir de leur domaine et critiquer la société et les pouvoirs établis, au nom d’une conception globale et dogmatique (…) de l’homme.

Et si l’on veut un exemple de cette conception commune de l’intellectuel, on n’appellera pas «intellectuels» des savants, qui travaillent sur la fission de l’atome pour perfectionner les engins de la guerre atomique: ce sont des savants, voilà tout !

Mais si ces mêmes savants, effrayés par la puissance destructrice d’engins qu’ils permettent de fabriquer, se réunissent et signent un manifeste pour mettre en garde l’opinion contre l’usage de la bombe fabriquée, ils deviennent des intellectuels.

En effet, ils abusent de leur célébrité ou de la compétence qu’on leur connaît, pour faire violence à l’opinion, masquant par-là l’abîme infranchissable qui sépare leurs connaissances scientifiques de l’appréciation politique qu’ils portent à partir d’autres principes sur l’engin qu’ils mettent au point.

« Ils condamnent l’usage de la bombe (…) au nom d’un système de valeurs éminemment contestable qui prend pour norme suprême la vie humaine » (2)

Pareille compréhension du terme : « intellectuel » exclut beaucoup des diplômés de ses champs d’application. Mais, qu’ils se rassurent. Par leur instruction, par leur moralité et par les compétences développées au cours de la vie professionnelle, les diplômés peuvent faire partie de la catégorie «des spécialistes du savoir pratique» et c’est parmi «les techniciens du savoir pratique» (J.P. Sartre Op.cit.) que se recrutent les intellectuels. Je préfère garder cette compréhension de ce concept qui, peut-être, j’en suis persuadé est celle de la majorité de ceux qui me lisent.

Déjà vers la fin du 19e siècle en France, les «intellectuels» faisaient déjà peur, et au gouvernement et à la justice

L’affaire Dreyfus en est une illustration vivante : en 1894, Alfred Dreyfus, capitaine de l’armée française, est accusé et condamné à réclusion à perpétuité pour haute trahison (espionnage).

Malgré son innocence, ses origines juives servent même de preuve à sa culpabilité.

A ceux qui voulaient douter, un colonel de l’armée française leur réplique : «on voit bien que vous ne connaissez pas les Juifs: cette race-là n’a ni patriotisme ni honneur, ni fierté, depuis des siècles, ils ne font que trahir. Songez donc qu’ils ont livrés le Christ» (3)

Malgré le tollé populaire, les têtes pensantes de l’époque protestent contre le jugement. A leur tête, Emile Zola dans «J’accuse». Il fut rejoint, malgré les risques qu’ils couraient, par Anatole France, Marcel Proust, Clémenceau, André Gide, etc.

Ils surent à l’époque conférer au débat une dignité morale et formelle qui lui manquait. C’est, je crois, pendant les moments difficiles que traversent les peuples que l’on peut connaitre-et reconnaitre- ses intelligences valables.

L’on a vu en France, l’engagement massif et spontané des professeurs, des écrivains et des artistes donnant une éclatante victoire sur l’impossibilité de gouverner les hommes en faillissent aux lois de l’esprit.

Mais, au parlement français, on faisait un vif éloge général qui avait fait arrêter, juger et emprisonner Dreyfus et dénonçait «l’élite intellectuelle qui s’occupait de ce qui ne le regarde pas». Mais, à la fin,  A. Dreyfus sera innocenté, libéré et réhabilité avec grade supérieur.

«Une nation doit et peut apprendre d’une autre» (4). Qu’est-il donc arrivé à l’élite Congolaise ? Pour ma part, je crois qu’un intellectuel devrait avoir en lui la passion de la vérité, de la justice, l’horreur du mal, du faux, et de la corruption.

Les intellectuels, les vrais, devraient se prévaloir d’être la conscience vivante et agissante de la population et ne peuvent parler en dehors de leurs consciences.

Mais que voit-on ? Les intellectuels congolais se rangent, à quelques rares exceptions près, derrière l’oppresseur, le dominant. Ils s’installent et l’installent, et l’écris, les leurs, faits l’apologie des dictatures les plus sanglantes qui les asservissent, on se rappelle de «l’inanition de la nation» du Professeur Evariste Boshab, du « Pourquoi j’ai choisi Kabila» de Vital Kamerhe, du Mobutisme et du manifeste de la Nséle écrit par des éminents professeurs et juristes de renom au service de Mobutu. Tous les hauts cadres du Front Commun pour le Congo sont aujourd’hui professeurs : Matata Mponyo, Néhémie Mwilanya, Bahati Lukwebo, Ntumba Lwaba, Emmanuel Shadari, etc.

Le diplôme n’est plus un moyen c’est un but !

Auteurs intellectuels des crimes


Des crimes monstrueux se commettent devant eux, silence radio !

Pas même un mot d’indignation, aucune pétition, aucun manifeste pour exprimer leur désapprobation devant une situation qui met l’avenir de la nation en danger et moralement inacceptable.

Les condamnations et indignations à propos de la souffrance du peuple congolais viennent d’ailleurs, et cela depuis longtemps : Joseph Conrad (Au cœur des ténèbres), André Gide (Une saison au Congo), Charles Onana, Colette Braeckman et autres médias étrangers.

Les routes peuvent ressembler à des marmites, les enfants mourir de la malnutrition dans leurs régions d’origine, l’insécurité, les massacres, les viols et autres atteintes aux droits de l’homme se commettre, aucun mot ! Ce n’est pas leur affaire. Pourvue qu’ils se «retrouvent» dans la chose. Ils envoient leurs enfants en Europe et ils leur conseillent de prendre la nationalité du pays d’accueil… Aucun sursaut de nationalisme en eux, le moteur devient frein…

L’espoir est de même permis


Le Docteur Denis Mukwege serait-il le plus grand intellectuel congolais ? Le Prix Nobel de la Paix 2018, serait, selon la presse occidentale, le Congolais le plus connu du monde.

Nous nous referons à la description faite de l’intellectuel au début de cet article, à savoir : «l’intellectuel est celui qui se mêle de ce qui ne le regarde pas».

En fait, le Dr Denis Mukwege a quitté «sa zone» de médecin soignant les victimes des viols, pour se retrouver en dehors de «sa zone» en tant que défenseur des droits humains, ne supportant plus les violations, les massacres qui se commettent sous silence, en toute impunité. Il a exhumé le fameux dossier «Mapping des Nations Unies» et cela malgré les dangers qu’il en court ! C’est un intellectuel.

L’espoir de la RDC peut reposer aussi bien sur les mouvements sociaux, des mouvements de résistances qui naissent spontanément, ces résiduels positifs, ces héros du quotidien, ces soldats inconnus: la société civile dans sa diversité, Lucha, Filimbi, Réveil des Indignés, les mouvements associatifs… Des petites lumières «au cœur des ténèbres» restent un espoir permis pour la RD Congo.

En eux, les esprits s’éveillent, ils rêvent de réveiller, c’est la raison de l’approche «FPT» (Former pour Transformer).

D’ailleurs, d’autres peuples sont passés par là. Former pour transformer l’élite congolaise, pas toute, bien sûr, a trahi les espoirs placés en elle.

Parlant de Laurent Désiré Kabila, devant l’ambassadeur de Cuba à Dar-es-Salam, Che Guevara déclara : «Avec des tels leaders, le Congo a encore plusieurs siècles de servitude». Mais les Congolais prennent peu à peu leur destin en main, même si le voyage est encore long. Mais ne dit-on pas que les fruits sont toujours au bout des branches ?

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(1)  J.P. Sartre, plaidoyers pour les intellectuels.
(2)  J.P. Sartre, Op.cit.
(3)  Pierre Miquel, l’affaire Dreyfus, PUF. P31.
(4)  Marx Karl, le capital