jeudi 21 octobre 2021

Allo Jeunesse de la RD Congo

Un mouvement de résistance collective est-il possible? A quand le réveil?

Un après-midi ensoleillé du 30 octobre 1996, au lendemain de la prise de la ville de Bukavu à l‘Est de la RD Congo par les forces de l’AFDL(1) conduite par un certain Laurent Désiré Kabila, j’assistais, à mes heures perdues, à un match de football entre jeunes de la commune de Kadutu, la commune la plus bouillante de la ville déjà occupée.

Certains parmi ces jeunes n’en avaient même pas conscience. Pensif, je les écoutais avec une inquiétude mêlée d’indignation.

Horrifiée par l’assassinat, la vieille, de l’archevêque de Bukavu, Mgr. Christophe Munzihirwa, la population désemparée, ne savait ni où aller ni où ne pas aller. Elle courrait dans tous les sens, dans un sauve-qui-peut général. Quant à l’ampleur de la peur, je laisse ce travail au caprice de l’imagination du lecteur du présent article.

J’assistais, oui, disais–je, à un match de foot, quand j’entendis dans un étrange swahili (pire que mon anglais) un militaire de passage dire à son collègue, fusil AK 47 en bandoulière : «Namna gani kweli hawa wavijana hawawezi pigania nchi yao ? Tulikamata mji bila ku pigana : Ni vijinga!» cela signifie «Comment de si nombreux jeunes ne peuvent pas défendre leur pays? Nous avons pris la ville sans pratiquement nous battre! Quelle idiotie?»

Vingt-cinq ans après, il y a quelques mois, un ami allemand, professeur de foresterie tropicale, avec qui je discutais de la problématique de l’aide au développement, me fit aussi cette boutade métaphorique: «Connais-tu ce qu’on appelle la dormance des semences en agroforesterie?». «Affirmatif», répondis-je.

«Alors, as-tu une idée sur la durée de dormance des autorités de votre pays? Et la jeunesse de votre pays, ou est-elle?» Perplexe et, pris de court, je balbutiais quelques arguments, peu convaincants, dans un anglais approximatif.

Ces deux critiques faites à des périodes différentes par des gens d’horizons différents ont suscité encore en moi une réflexion ou plutôt un questionnement: à quand le réveil de la jeunesse congolaise? Peut-on, à l’instar d’autres pays, créer avec elle un mouvement de résistance collective nationale et démocratique?

C’est l’objet du présent article.

On espérait que le printemps arabe allait se métastaser sur l’ensemble du continent africain. Il n’en fut rien, à part quelques frissons provoqués chez quelques dictateurs du continent noir suite à la fuite de leur collègue Blaise Compaoré, chassé par la jeunesse en furie au Burkina Faso.

Mis à part quelques "ilots de paix" en Afrique australe, le continent va mal. Sur son ensemble et dans chaque Etat, chaque jour nous apporte son lot de nouvelles qui humilient, provoquent l’effroi, découragent et avilissent les africains.

Des pratiques disparues depuis des siècles sous d’autre cieux y sont toujours courantes: crimes rituels et ou sacrificiels consistant à égorger les enfants, esclavagisme, excision des femmes... Ceux d’entre nous, africains, qui avons eu la chance de franchir un certain niveau d’instruction laissons les choses se gâcher.

Des millions d’étudiants jeunes, ambitieux et parfois talentueux sont largués sur le marché de l’emploi où il n’y a pas d’offres. Des millions d’autres sont sur les bancs des facultés, étudiant pour étudier.

Tous sont silencieux. Aucune question sur la situation de leurs pays, sur l’emploi et donc sur leur futur. Pourtant l’emploi est une chaîne qui lie chaque jeune à la vie et à son Etat. Et lorsque l’Etat échoue à garantir l’emploi pour ses jeunes, il s’insécurise(2).

Selon le chercheur congolais Kodila Tedika, le taux de chômage est estimé à plus de 80% en RDC (bien que les autorités le considèrent légèrement en dessous de cette barre). «Ce chômage peut-il baisser?»(3), s’interroge le chercheur.

Compter sur la jeunesse aujourd’hui pour un mouvement de résistance collective?

La réponse me semble hélas négative. Regardez: les régimes changent, sans savoir comment. Les militaires renversent les civils -bien ou mal élus- par des coups d’état (Mali, Tchad, Guinée Conakry,…) , ici on viole la constitution et les droit humains, là-bas, des guerres civiles, un peu à côté, des massacres d’enfants et autres innocents avec une cruauté humainement inimaginable (RDC, Burundi, Mali, Nigeria, Niger, Tchad, Burkina Faso, Cameroun, Ethiopie, République Centrafricaine, Mozambique, et l'Afrique du sud qui occupe la première place, peu enviable, du pays le plus criminogène au monde selon les médias).

Dans presque tous ces pays, ’’la dormance'’ de la jeunesse est totale, un dangereux immobilisme. Même pas l’expression d’une simple indignation!

A ma réflexion, ces jeunes devraient être des flammes de liberté, de justice, de porte-parole des opprimés, cette flamme qui enflamme et qui augure une aube nouvelle. Mais, observez-les!

Echangez avec eux et vous serez surpris! Pour le plus grand nombre, ils n’ont pas d’opinion exprimée sur la politique générale et sur le destin de leurs pays, et ceux qui en ont, ne s’expriment pas!

Comment peut ont être silencieux jusqu’à laisser aux autres la liberté de s’arroger le pouvoir de décider sur votre sort? (Peut être font ils partie de ce que le poète allemand Berthold Brecht appelle, ironiquement, analphabètes politiques).

Et pourtant, ils peuvent poser des questions, s’en poser, remuer des idées, les défendre, contester et protester, dire non quand le oui n’est plus possible. Tous cela fait partie de leur mission, non seulement en tant que jeunes mais aussi en tant que citoyens (peut-être qu’ils n’en sont pas conscients)

De près, on découvre que leur silence (et le nôtre aussi) permet à n’importe qui d’envisager n’importe quel retournement et détournement au sommet de l’état, et cela en toute impunité.

Quant aux chefs d’états, ils peuvent rester au pouvoir autant qu’ils le veulent. Paul Biya s’est approprié le Cameroun depuis 1982 ! Museveni l’Ouganda depuis 1986 et Denis Sassou Nguesso la République du Congo... qui le suivent à la traîne. Silence et une indifférence de tous, semblable à une abdication, à un renoncement, voire un stoïcisme humiliant qui permet à n’importe quel officier disposant de quelques hommes et quelques cartouches de s’emparer du pouvoir avec la certitude de ne se heurter à aucune opposition.

Alpha Condé, professeur de son état n’avait vu venir aucun signe de la tempête qui l’a emporté ce 5 septembre 2021. Et il ne regardait même pas du côté où elle allait surgir, lui qui, à 83 ans, venait de violer la constitution pour se faire un… troisième mandat. J’imagine les ambassadeurs qu’il a choisi, arrachant vite ses portraits dans leurs bureaux pour les remplacer par ceux du nouveau chef de la junte avant même la formation du nouveau gouvernement. Quelle honte !

En RD Congo, rien ne marche. La rentrée scolaire prévue le 4 octobre n’a pas eu lieu. Les enseignants sont en grève pour des raisons salariales. Les personnels soignants des institutions sanitaires avaient procédé il y a deux mois à une grève. Grogne par ci, grogne par là au sein de l’administration publique où les fonctionnaires travaillent sans enthousiasme et sans foi. Des syndicalistes de certaines structures étatiques réclament des arriérés de plus de 32 mois. Le problème du RAM (Registre des appareils mobiles) est venu empirer une situation déjà précaire. La colère des congolais est au comble. (Le RAM est une taxe illégale sur les appels téléphoniques, imposée à tout congolais détenant un téléphone mobile quel que soit son rang social et cela à son insu: une pire escroquerie d’état instaurée par une politique anti pauvre.)

Ailleurs ce serait la goutte qui ferait déborder le vase!
Chez nous, somnolence ou dormance?

Un mouvement de résistance collective est-il possible, et d’où peut-il venir?

Il est possible. Mais, comme toute résistance il ne peut s’improviser. L’esprit et l’élan de la résistance ne suffisent pas. Je pense qu’il faut d’abord une vision, une volonté de résistant, de l’audace, de l’aventure et un esprit de risque. Il faut également une tactique et une stratégie nouvelle.

Il faut une immense aspiration à un changement radical, un renversement des structures dont on s’est aperçu qu’elles étaient désuètes, car les hommes politiques africains sont les derniers à s’apercevoir de la nécessité de leur disparition.

D’où peut-elle venir?

Partout le peuple souffre et exprime une immense aspiration à un changement radical et peut souhaiter un renversement des structures formées des parvenus politiques rongées par la corruption et le népotisme, signant des alliances avec des partis politiques, lesquels, en réalité ne sont que des armatures vides et offices de placements, indifférents devant la misère de leurs administrés.

Babeuf excédé hurla de colère : «Que le peuple renverse toutes les anciennes institutions barbares. Que la guerre du riche contre le pauvre cesse d’avoir ce caractère de toute audace d’un côté et de toute lâcheté de l’autre. Oui je le répète, tous les maux sont à leur comble .Ils ne peuvent se réparer que par un bouleversement total»(4).

On est tenté de penser qu’il s’adressait aux congolais!

Les universités et les milieux estudiantins sont souvent les terreaux de la résistance. Seulement, il faut les conscientiser sur la nécessité de s’impliquer dans la prise du pouvoir par des hommes nouveaux, représentatifs des forces nouvelles substituant un ordre nouveau à un ordre ancien, contesté et honni et le substituer par des équipes décidées à l’aventure révolutionnaire. C’est une expérience qu’il faut concrétiser.

Interrogeons l’histoire d’autres peuples

Après la fusillade du champ de mars en juillet 1791, Gracchus Babeuf prononça ce discours: «Perfide, vous criez qu’il faut éviter la guerre civile, qu’il ne faut jeter parmi le peuple les brandons de la discorde. Et quelle guerre civile est plus révoltante que celle qui voit tous les assassins d’une part et les victimes sans défense d’autre part?» (5)

Et le prêtre Jacques Roux qui conduisait "les enragés" d’ajouter en la même période «la liberté n’est qu’un vain fantôme quand une classe d’hommes peut affamer l’autre impunément. L’égalité n’est qu’un vain fantôme quand le riche, par son monopole, à droit de vie et de mort sur son semblable. La république n’est qu’un vain fantôme quand la contre révolution s’opère de jours en jours par le prix des denrées auquel les trois-quarts de citoyen ne peuvent atteindre sans verser de larmes… Citoyens représentants, il est temps que le combat à mort que l’égoïste livre à la classe la plus laborieuse de la société finisse!» (6)

Et de poursuivre plus loin. Et Saint Just fait écho à Roux: «la liberté ne peut s’exercer que par des hommes, à l’abri des besoins»(7)

Il s’agissait pour eux de réveiller les colères contenues, de stimuler le goût de la résistance démocratique collective.

Plus de 200 ans après, ce discours garde son actualité en Afrique noire et plus particulièrement en RD Congo. Beaucoup de Congolais ignorent l’existence de ces précieux discours libérateurs, des grands leaders de l’après révolution française de 1789.

De la connaissance naît le combat, du combat la liberté et les conditions matérielles de la recherche du bonheur, dit Jean Ziegler et citant Régis Debray, il ajoute: «la tache de l’intellectuel est d’énoncer ce qui est, sa tâche n’est pas de séduire, mais d’armer»(8)

Est-ce utopique de rêver d’une résistance démocratique collective en RDC ?

Non, même si cela peut prendre du temps, la misère a atteint son paroxysme. Et même si c’est utopique, ce n’est pas un problème. Ce sont les personnes qualifiées "d’utopistes" qui ont été à la base des mouvements qui ont révolutionné ailleurs le monde.

Selon Henri Lefebvre, «l’utopie est ce qui est au-delà de l’horizon. Notre raison analytique sait avec précision ce que nous ne voulons pas, ce qu’il nous faut absolument changer… Mais ce qui doit, ce que nous voulons, le monde totalement autre, seul notre regard intérieur, seule l’utopie en nous, nous le montre… la raison analytique est un carcan, l’utopie est le bélier »

Jean Ziegler, «sans les utopistes toute l’humanité, toute espérance auraient depuis longtemps disparu de notre planète»

Où trouver alors les acteurs ?

Dans beaucoup de pays, faut-il le rappeler, le milieu estudiantin reste le terreau de la contestation, de la résistance. A eux, il faut joindre les "bataillons" des jeunes paysans et paysannes structurés dans des îlots de développement, les organisations de la société civile plurielle, les universitaires chômeurs. Les jeunes sans emplois, les motocyclistes, les élèves, les enseignants… les jeunes selon des nombreux rapports, représentent 60% de la population dont plus de 8o% sont au chômage. Ce sont des acteurs potentiels.

On se rappelle de la révolte des étudiants en France en mai 1968. On croyait ce pays engourdi, anesthésié: l’on s’est aperçu qu’il recelait des jeunes forces révolutionnaires (insoupçonnées) et qui, à l’honneur de la France, ont renoué avec la tradition de Danton, Proudhon, de Jaurès,… (9)

De telles forces existent dans tous les pays, il suffit d’une étincelle pour les mettre en mouvement.

Le 4 juin 1969, à Kinshasa, RD Congo, les étudiants réunis au sein de l’UGEC (Union Générale des Etudiants Congolais, repartis dans les 3 grandes universités du pays, Kinshasa, Kisangani, Lubumbashi) organisent une manifestation pacifique. Ils réclament notamment du gouvernement, des meilleures conditions de vie sur le campus. Ils protestent également contre la dérive autoritaire de Mobutu et s’insurgent contre l’inféodation à l’égard des intérêts économiques et financiers étrangers. La réaction des autorités est brutale et se solde par des dizaines de morts, l’université est fermée.

Auparavant, les leaders de l’UGEC, alors adeptes du socialisme scientifique avaient apporté leur soutien au régime de Mobutu suite à la nationalisation de l’Union Minière du Haut-Katanga (NMHK) et à la désignation de Patrice Emery Lumumba comme héros national, une mesure dont ils étaient par ailleurs des inspirateurs. (10)

La rupture de Mobutu avec les associations estudiantines est survenue suite à la décision de Mobutu d’indemniser les anciens actionnaires de l’UMHK. Décision vécue par les étudiants comme une capitulation. Le mouvement des étudiants congolais reprochait également à Mobutu sa proximité avec les intérêts américains.

Même si actuellement on observe une léthargie dans les milieux estudiantins congolais, l’histoire se souviendra de leur mobilisation à l’échelle nationale, en mai 2004, contre l’occupation de la ville de Bukavu par les mutins du général Nkunda Batware et du colonel Jules Mutebusi. Le thème de la défense de la souveraineté du Congo avait temporairement fédéré les milieux estudiantins de la RD Congo (11).

Des dizaines des véhicules et autres biens de la MONUC (Mission des Nations unies au Congo) à cette époque avaient été incendiés par des étudiants congolais à Kinshasa, Kisangani, Lubumbashi… Sous la pression de la communauté internationale, les mutins lâchèrent la ville et la quittèrent … sur la pointe des pieds.

Comme l’illustrent ces cas, les semences pour une résistance démocratique collective sont partout mais souffrent d’une «dormance». Une semence en dormance prolongée doit être traitée pour stimuler une rapide germination dit-on en agroforesterie.

Il en va de même pour la jeunesse de la RDC. Il faut « la traiter » par des séances de conscientisation et stimuler en eux l’esprit de résistance démocratique, de la bourgeoisie de l’esprit, base de toute civilisation.

Il faut étouffer en eux cette tendance à la fragmentation, au communautarisme, contraires à la formation des mouvements sociaux coordonnés et pérennes.

Les jeunes doivent transcender la logique régressive des microgroupes d’appartenance tribalo ethnique (Association de ressortissants de… Des jeunes de..., Des étudiants de...) qui désintègre la citoyenneté et rend inopérante tout élan de résistance nationaliste, pour combattre des systèmes politiques anti-pauvres et cesser d’assister, impuissants à d'insoutenables inégalités, à des chômages de masses. Il faut je crois, une articulation des luttes locales et une coordination nationale de ces luttes.

Hervé

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(1) Alliance de Force Démocratique pour la Libération, rébellion conduite par Laurent Désiré Kabila, soutenue par le Rwanda et l’Ouganda et qui renversera la dictature de Mobutu Sese Seko en mai 1997.
(2) Fumukivau Michael, les déterminants du chômage parmi les jeunes diplômés, mémoire de licence en économie, inédit, Kinshasa, 2015 dans son article comment vaincre le chômage en RDC.
(3) Oasis Kodila Tedika, économiste analyste : www.unmondelibre.org.2009
(4) Jean Ziegler, le pouvoir de la honte, P. 20. Citant Albert Souboul, Ed fayard 2005
(5) Jean Ziegler, Op cit
(6) Jacques Roux, Manifeste des enragés remis à la convention, remis le 25 Juin 1793 Cite par Jean Ziegler, op cit p 26
(7) idem
(8) Régis Debray, cité par Jean Ziegler Op. cit.
(9) Béchir Ben Ahmed, Jeune Afrique Livre, Barcelone, 1989, P. 162
(10) Michel Lutumbwe, Etat de résistance dans le sud, Op. cit.
(11) Idem








samedi 18 septembre 2021

RDC, un vibrant appel à la prise de conscience nationale s’oblige !

"J’en appelle à une prise de conscience". Qui doit lancer cet appel et à qui s’adresse-t-il ?

On entend de plus en plus souvent cette petite phrase clôturer certaines allocutions et discours citoyens menés ces dernières années en RD Congo. Apparemment, pour plusieurs, cette petite sentence revenue maintes fois aux termes des discussions sur l’avenir du pays ne fait allusion à rien d’autre qu’à la conscientisation prise pour panacée au mal qui ronge la RD Congo, mastodonte aux pieds d’argiles qui n’arrive toujours pas à se mettre débout. La société civile, le monde politique, de l’intérieur comme de l’extérieur du pays, ne disent pas le contraire. Cet appel s’entend également dans les propos de certains politiciens en fin mandat. Car, en plein exercice de leur pouvoir, ils entretiennent des relations de chiens et chats avec les associations et les mouvements citoyens d’éveil de conscience nationale. C’est après coup qu’ils finissent par se rendre compte que le déficit de conscience nationale a été à la base des problèmes que connaît le pays.

Loin d’une simple formule protocolaire et encore moins un refrain de routine qu’entourerait cet appel à la prise de conscience, il est indéniable que le tableau que présente la RD Congo mérite à tous égards une pédagogie de la conscience, surtout, quand on se rend compte que ce sont les étrangers qui s’improvisent lanceurs d’alerte de premier ordre pour les "ça ne va pas" encourus au pays. Ils portent plus haut et plus fort encore leur indignation sur la situation du Congo que les congolais eux-mêmes, victimes et premiers concernés…

Tout récemment, il y a près de deux semaines, c’est Alain Foka, un journaliste camerounais d’investigation qui éveille la conscience du congolais sur l’exploitation illicite des minerais par les chinois sous la barbe des autorités et des compatriotes congolais à Kamituga, à Kolwezi, à Lwalaba(1)... Longtemps avant, en 2009, Charles Onana, politologue journaliste d’investigation franco-camerounais dénonçait avec véhémence la politique de Kigali/Rwanda vis à vis des abus et crimes commis sur le sol congolais(2). Dieu merci, ce combat est petit à petit en train d’être porté haut par le prix Nobel Denis Mukwege partant du rapport Mapping et du plaidoyer pour une juridiction du genre Tribunal Pénal International ou un Tribunal Pénal Spécial pour le Congo comme ce fut le cas pour d’autres pays dans des situations analogues. En 2013 au 50e anniversaire de l’UA(3), Cheik Tidiane Gadio, un homme politique sénégalais annonçait haut à la tribune de l’UA des injustices que des africains commettent sur d’autres africains en stigmatisant le rapt sur les richesses de la RD Congo de scandale permanent. Et encore aujourd’hui les dirigeants n’arrêtent pas à signer des contrats non gagnants pour l’exploitation des ressources naturelles de la RD Congo.

De tous les temps, il y a lieu de s’interroger: où sont-ils passés, les élus du peuple, la société civile et les faiseurs d’opinions? Où s’est-il terré l’élan inhérent à toute population à revendiquer son droit à la vie auprès des dirigeants qui en détiennent les clés? Dommage, face aux dirigeants qui disposent des prérogatives et moyens de l’Etat pour agir, le congolais, suite à sa vulnérabilité/appauvrissement, a perdu l’estime de soi et par ricochet son droit à la parole. Hélas, dans la société congolaise extrêmement inégalitaire où il faut être au pouvoir pour accéder et jouir de la richesse, de la sécurité/protection, de la dignité; il n’est pas étonnant que la violence soit un des moyens privilégiés pour exprimer les revendications. Cette violence se manifeste souvent par la création des groupes armés dans les coins et recoins du pays. Phénomène qui a atteint à ce jour une telle ampleur qu’il devient un véritable casse-tête difficile à éradiquer. Violence également en termes d’intolérance communautaire qui s’exprime à travers une criminalité grandissante, à partir des règlements de compte allant jusqu’à la consécration de la justice populaire comme raccourci à faire prévaloir les droits des communautés… (Le FPT(4) en tant qu’école apprend non seulement à formuler les besoins mais surtout apprend à la communauté/population dépourvue de tout moyen de faire entendre sa voix, à savoir identifier la cible vers laquelle orienter ses légitimes revendications). Dans cette jungle/imbroglio/précarité, les exploitants miniers étrangers des multinationales, chinois, américains tirent profit de cette faiblesse pour surexploiter les richesses naturelles de la RD Congo. La population médusée est dans l’ignorance totale. Pareille posture dénote des états faibles, généralement pilotés par des mercenaires, des aventuriers et en face d’une population enfoncée dans l’instinct d’asservissement.

Un regard dépité sur quelques situations…

Enormes sont les défis liés à la prise de conscience nationale dans le pays. Surtout qu’il n’est pas de secteurs sur lesquels compter pour tracer de bonnes pratiques en la matière à diffuser en termes de supports à la conscientisation du congolais.

Dans une page des médias intitulée "Steve Mbikay monte au créneau pour dénoncer les pseudo diplômés d’Etat en RD Congo", ce dernier Ministre de l’enseignement supérieur et universitaire sous Joseph Kabila montre comment tous, nous assistons impuissants à la détérioration du pays. L’enseignement est bâclé depuis le bas niveau. On fabrique, on achète les bulletins, on triche (appelé le labo), on pratique la corruption et tout le monde trouve que c’est normal… Et à Steve d’ajouter qu’on a besoin de gens rodés et, finit par lancer un moratoire de 10 ans, 20 ans pour casser ce cycle d’antivaleurs. Les étudiants tricheurs, arrangeurs avec les enseignants ainsi qu’avec l’administration pour acquérir le diplôme sans acquérir aucune connaissance et, cela d’année en année. Ce qui fait que sur le marché de l'emploi on déverse un produit intellectuel de qualité médiocre. En terminant son allocution par la sentence susmentionnée, Steve Mbikay, ministre honoraire fait un aveu cinglant d’échec de tout le système national d’enseignement…

L’insécurité sévit un peu partout dans le pays (mais de façon plus prononcée à l’Est de la RD Congo). Sous la présidence de Joseph Kabila, cette insécurité a occasionné des sorties de fonds importants du trésor public en mode urgence et qui, de facto, ont relégué au dernier plan les autres secteurs vitaux de la nation. Ce qui a immanquablement favorisé un glissement de deux ans de bonus de législature en sa faveur. Aujourd’hui, l’état de siège mis sur pieds pour traquer les ADF/Nalu avec l’installation des gouverneurs militaires et policiers dans la partie est de la RD Congo est à sa 7e prorogation. Ni la paix ni le calme ne sont rétablis. Par contre, des attaques plus musclées de ces terroristes se sont démultipliées… Sur terrain, des complicités signalées de certains responsables politiques et militaires sensés éradiquer ces ADF rendent quasiment inopérante la stratégie. Pire, des détournements des soldes affectés aux unités combattantes démotivent davantage ce front. Des révélations faites par Africa  Intelligence, ce quotidien du continent, qui publiait le 26/08/2021 sous le titre "Bras de fer sur les bataillons fantômes et les généraux à la retraite" fait état d’un gap important de dizaines de milliers de soldats entre les soldats officiellement déployés dans la Province et ceux qui ont pu être effectivement comptabilisés… Entretemps les populations continuent à être décimées en masse. Certains restent même sceptiques quant aux récents accords de coopération militaire signés entre la RD Congo et les Etats-Unis d’Amérique pour cette fin.

L’administration publique, voûte de l’état, s’enfonce du jour au lendemain à la merci du politique qui tient à résorber des affidés des partis et regroupements politiques. L’unité nationale et le rejet de l’identitaire tribal et ethnique qui font le mérite du règne de Mobutu sont revenus au galop. Ceux qui prennent le pouvoir mettent à l’écart ceux qui y étaient pour y installer les membres de leurs familles biologiques et politiques et/ou rajouter du personnel pléthorique sans attribution en attendant qu’une fois hors du pouvoir les nouveaux venus installent les leurs et vice versa. La qualité du travail s’effrite. A longueur de journée, on ne court que derrière le contribuable, des commissions, des retro commissions, le bradage du patrimoine public jusqu’à dépouiller l’état même de ses infrastructures de base. Au stade actuel, l’Etat est littéralement dépossédé de tout(5).

Une justice injuste parce qu’aussi au solde de tout pouvoir venant. Aucune neutralité du corps judiciaire. Tout s’y marchande au plus coûtant et malheur à quiconque tombe dans son filet car, plaignants et accusés n’y sortiront pas sans se déplumer. Les verdicts sont prononcés en faveur du plus offrant… C’est d’ailleurs ce qui entraîne à des règlements de compte et à la culture de se rendre soi-même justice. Une impunité qui gangrène toute la société et nombre de citoyens s’y accommodent faute de recours. Et le tout se manipule par le politique pour l’argent et le pouvoir. Nous pouvons nous étendre sur tous les autres secteurs et ce ne sera que de même.

D’autre part, une grande partie de la société civile est atomisée et réduite à un mode opératoire qu’on qualifierait d’activisme canapé, celui de dénoncer à partir des réseaux sociaux et des médias communautaires sans se concentrer sur les véritables stratégies d’une lutte coordonnée. C’est dans cet élan qu’on lira dans les réseaux sociaux des titres du genre : "Danny Singoma, Coordonnateur du Cadre de Concertation de la Société Civile, monte au créneau pour interpeller les autorités sur la détérioration du social et en appelle aussi à la prise de conscience collective pour lutter contre ce fléau aux effets multiples".

La lueur d’espoir pour la RD Congo : refuser de sombrer définitivement…

Le schéma de CRESA(6) asbl arcbouté sur une véritable pédagogie de conscientisation est parti du postulat que : "la crise de conscience dans le pays est transversale à tous les secteurs de la vie de la nation". Et de poursuivre en effet, qu’"une fois qu'il y a prise de conscience, il y a lieu que bon nombre de situations suivent et trouvent des solutions concertées. La RD Congo en général et les entités dirigeantes locales vivent dans cette crise permanente de conscience depuis des décennies. Ce qui a entrainé aux antivaleurs et empêché la prise en main de son développement."

Devant un état des lieux des plus alarmants où tous les secteurs de la vie nationale sont désarticulés, dos au mur, en face presque de l’absurde, dans la recherche d’un bon bout, Etienne Bisimwa(7) publia en 2018 une réflexion titrée "Par où commencer?" et fit quelques suggestions porteuses d’espoir. Mais aujourd’hui, trois ans plus tard, la situation n’a fait que s’empirer au risque de verser dans une logique du verre à moitié vide et au pire des cas de basculer plus loin vers la citation du poète romain Catulle(8): "Encore un peu de patience et tout finira mal".

En définitive, avec un secteur de l’enseignement où la qualité laisse à désirer et où les diplômes produits ne seraient plus que des papiers, les services de sécurité (police, armée et l’intelligentsia) ne travaillent convenablement que pour sécuriser une catégorie de la population, les plus nantis. L’administration publique ne peut plus constituer ce socle des politiques de toutes les législatures, la justice qui ne peut plus rien réglementer: alors le problème se résume en une nette absence de l’autorité/pouvoir de l’Etat. Dans pareille situation, la théorie des fenêtres cassées(9) expérimentée par le Professeur Philip Zimbardo aux Etats-Unis nous démontre que la cité se permettra des antivaleurs, voire la criminalité, et s’y encastrera. En effet, si, sous d’autres cieux, l’alternance au pouvoir par des courants politiques (de gauche ou de droite) a joué à l’équilibre et d’office de garde-fou pour les populations le cas échéant, il s’avère que les partis et regroupements politiques de la RD Congo ne défendent pas un idéal précis. La course au pouvoir pour le pouvoir les aveugles et leur précipitation à s’embourgeoiser ne permet pas non plus de porter le courant des valeurs sacro-saintes de paix, de justice, de travail et d’amour du pays et de ses habitants. Pas de courant de gauche ni de droite. Tous ballottent au grès des vagues, mangent à tous les râteliers, font de la politique le moyen rapide pour mettre la main sur l’argent de l’Etat et ne tiennent plus compte du souverain primaire car, confiant du tripatouillage des élections, on n’hésite pas à clamer qu’avec ou sans leur vote ils seraient là où ils se retrouvent! C’est ainsi qu’à peine un mandat a commencé, plutôt que de travailler dur ne fût-ce que pour le social des populations et faire preuve d’efficacité, on commence immédiatement à affuter des stratégies pour s’enkyster au pouvoir. C’est ce genre de hantise que la littérature électorale qualifie de  "fraude légale". Cette pratique machiavélique consiste, le cas échéant, à placer ses pions dans toutes les instances susceptibles d’influer sur le déroulement du processus électoral. Elle se miroiterait notamment en désignant le président de la CENI(10), de la cour constitutionnelle, en soudoyant les députés nationaux, en changeant la direction de la Banque Centrale, en précipitant la promotion des officiers de l’armée et de la Police…

Le relèvement du Congo en appelle à une prise de conscience. Pas de relèvement sans prise de conscience… Avec cette désarticulation constatée à l’échelle nationale, le Congo est finalement ce pays qui marche en pièces détachées. Il faudrait bien commencer par un appel à la prise de conscience nationale.

Plus bas on est descendu, mieux on peut comprendre la nécessité de la médication, car toute démarche de conscientisation passe par la compréhension et l’appropriation d’un état des lieux qui suscite des analyses en profondeur. Dans la pratique, cette démarche doit arriver à déterminer, de manière participative, les relations de causes à effets pour enfin assembler du matériau sur base duquel on peut commencer à construire.

Tous en appellent à la prise de conscience(11) comme si elle devait se décréter alors qu’on est face à un processus normatif qui dispose des étapes pour passer de la conscience naïve à une conscience critique. C’est ainsi que le schéma CRESA d’ilots de conscientisation et de développement autocentré comme des centres d’excellence pour la conscientisation constituent la voie adéquate pour amorcer toute démarche de conscientisation à l’échelle pays. Ces îlots de vies auxquels fait allusion Edgard Morin finissent par devenir les points de départ qui peuvent se démultiplier dans tout le pays. C’est un processus radical à la fois difficile et facile à appliquer dans un pays où il y a une extrême pauvreté parce qu’il a besoin de reconstituer la dignité de toute une nation…

En conclusion à qui s’adresse finalement cette exhortation à la prise de conscience?

Pour une certaine opinion du courant du journaliste camerounais Alain Foka, les dirigeants congolais sont à la base responsables de la situation désastreuse que traverse leur pays. C’est soit par leur relâchement soit pour des complicités/corruptions et c’est par conséquent à eux que serait destiné en premier l’appel à la prise de conscience. Certes, tel que retracé, les autorités du pays, les décideurs ont une grande part de responsabilité dans la débâcle. Qu’importe l’ingérence de l’étranger qui s’y mêle toujours, mais on reconnaît que c’est de la population qu’ils proviennent: on sait alors confirmer le postulat que "chaque peuple a les dirigeants qu’il mérite". Car en effet, entretenir une culture de reddition des comptes, de revendiquer les droits pour les faire prévaloir est un exercice-type de la conscientisation. Préparer la population à cet exercice c’est investir durablement dans l’avènement d’une démocratie participative comme un des gages incontournables de bonne gouvernance. C’est comme cela qu’on peut préparer les dirigeants plus responsables de demain dans une vision de dix, vingt ans à venir…

Les congolais ne doivent pas perdre courage ni se berner dans d’interminables plaintes défaitistes, fatalistes, dans les critiques... Mettons-nous à l’école de la pédagogie de conscientisation inspirée par le brésilien Paolo Freire et systématisé dans les outils du FPT combiné à l’implantation d’îlots de développement intégré autocentré. Peu importe le temps que cela prendra pour renverser la tendance car, quoique souhaitable, il n’est pas toujours évident que les pionniers voient la transformation ou le changement pour lequel ils se sont battus. La conscientisation est synonyme de révolution et sa pédagogie est radicale quoiqu’en face d’une population affamée…

Ce que l’on vit en RD Congo ne laisse pas indifférente toute l’humanité, c’est la raison pour laquelle des voix des personnes de bonne volonté s’élèvent chaque jour pour décrier ce qui s’y passe pendant qu’il nous semble être les tous derniers à en prendre conscience. La RD Congo a énormément d’atouts et les congolais n’ont pas droit de perdre courage. Ils doivent se réveiller, rester forts, se placer au-dessus de la critique et de tous ceux qui se moquent d’eux et transcender. Le FPT est un outil susceptible de libérer tout peuple de sa situation d’asservissement, et casser les chaînes qui font de lui un peuple soumis. Certes on y parviendra tôt ou tard !

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(1) Chronique d’Alain Foka : En finir avec la traite négrière en Afrique. "Difficile d’imaginer que dans nos pays se pratique encore la traite négrière, difficile d’imaginer qu’au 20e siècle, l’on ait réduit des centaines de milliers de nos populations en esclaves. Cette fois-ci, c’est sur leur propre terre, dans leur propre village qu’on les a réduits en esclavage. Avec encore une fois la complicité de leurs chefs. Les mines en RDC ne sauraient être une malédiction pour les congolais. Il faut rapidement le transformer en opportunité. Cela ne dépend que des dirigeants".

(2) Charles Onana, "Ces tueurs tutsi au cœur de la tragédie congolaise" (préface de Cynthia McKinney), Duboiris, 2009

(3) Source Ndiaye youtube écho, Dakar 23 mai 2013 au 50e anniversaire de l’Union Africaine.

(4) FPT : Former Pour Transformer, support de la pédagogie de Conscientisation.

(5) A la Conférence Nationale Souveraine CNS 1992, le député Kalegamire sût bien l’imager dans la langue locale en ces termes: "l’état est mort et n’a pas laissé de progéniture"

(6) CRESA asbl, Carrefour de Réflexions Santé

(7) Etienne Bisimwa, expert de CRESA formateur FPT et auteur de l’ouvrage "Par où commencer?", Edition Weyrich Africa 2018

(8) Catulle (Caius Valerius Catullus) poète romain, 87 av JC

(9) La théorie des fenêtres cassées part d’une expérience psychosociale menée en 1969 à l’université de Sanford (USA) par Zimbardo.

(10) CENI ; Commission Electorale Nationale Indépendante.

(11) Cf. Google, les niveaux de changement chez Paolo Freire extrait de Education et Changement, 1979: "L’intransitivité produit une conscience magique. Les causes que l’on attribue aux défis échappent à la critique et deviennent des superstitions. Si une communauté subit un changement, par exemple économique, la conscience est promue et se transforme en transitivité. Dans un premier moment, cette conscience est naïve. Une grande partie de celle-ci est magique. Ce passage est automatique, mais celui vers la conscience critique ne l’est pas. Il ne s’effectue qu’avec un processus éducatif de conscientisation. Ce passage exige un travail de promotion et de critique. Si on n’effectue pas ce processus éducatif, on intensifie seulement le développement industriel ou technologique et la conscience sera niée et se transformera en une conscience fanatique. Ce fanatisme est propre à l’homme des masses. Dans la conscience naïve, il y a une recherche d’engagement, dans la critique, il y a un engagement, et dans le fanatisme, il y a une remise de soi irrationnelle…"