mercredi 31 mars 2021

De la difficulté d'être intellectuel en RD Congo

Regard critique sur l'élite africaine

Il s’agit d’une interpellation des cadres universitaires pour un sursaut moral, l’honneur, la dignité et ce malgré l’indigence matérielle à laquelle ils font face dans la vie professionnelle.
S’ils prennent conscience de leurs responsabilités, la RD Congo peut se développer. Et rapidement.
Au pessimiste de l’intelligence, il faut opposer l’optimisme de la volonté.
L’histoire d’autres peuples peut nous inspirer.

Cet article est un petit essai critique sur l’élite Congolaise, plus d’un demi-siècle après l’indépendance obtenue de la Belgique en 1960.

Point n’est besoin de rappeler qu’en cette période-là, la RDC ne comptait qu’environ 5 cadres universitaires. 60 ans plus tard le pays compte des centaines des milliers de cadres formés, et les institutions universitaires poussent comme des champignons déversant chaque année des milliers d’autres finalistes sur le marché de l’emploi.

Tous se disent être intellectuels! Le sont-ils vraiment ? Dans cette confusion à laquelle se prête le concept, atteindre un certain niveau d’instruction ou obtenir un diplôme, devient synonyme d’intellectuel.

Mais qu’en est-il vraiment ?

Interrogeons le petit Larousse illustré. Intellectuel : « personne dont la profession comporte essentiellement une activité de l’esprit ou qui a un goût affirmé pour les activités de l’esprit », par opposition à l’activité manuelle.

Dans l’acception la plus courante en RD Congo et en Afrique dans l’ensemble, quiconque affirme être intellectuel, voudrait laisser entendre qu’il a de l’instruction, qu’il est diplômé !

En filigrane, il voudrait aussi affirmer sa supériorité à la fois intellectuelle, culturelle et pour certains, morale par rapport à l’homme peu instruit, dont la compréhension des choses paraît limitée. « Après tout, nous sommes tous intellectuels,… moi, je suis un intellectuel chevronné» entend-t-on souvent dans les rues et medias de Bukavu.

Cela n’est évidemment pas vrai, il s’agit même, je crois d’un abus de langage, de propos erronés.

Pour beaucoup pourtant le savoir scientifique est synonyme de l’objectivité et de la rectitude dans le jugement, de compétence, d’honnêteté, de sagesse et même de l’aptitude à la direction des hommes. Chacun réalise combien ce préjugé est lourd de conséquences. Mais en toute honnêteté, pensez-vous, chers lecteurs, qu’avec toutes les implications morales que cela sous-entend, tout diplômé est intellectuel ?

Sans complaisance, et j’espère sans énerver l’amour propre de qui que ce soit, la réponse me semble non !

Il importe donc de procéder au dévoilement de ce statut et de souligner chemin faisant, les responsabilités de celui qui s’en réclame.

Dans le sens le plus étroit donné à ce mot dans le monde occidental à savoir: « l’intellectuel est quelqu’un qui se mêle de ce qui ne le regarde pas » (1).

Originellement, donc, dit J.P. Sartre, l’ensemble des intellectuels apparaît comme une diversité d’hommes ayant acquis quelques notoriétés par des travaux qui relèvent de l’intelligence (sciences exactes, sciences appliquées, médecine, littérature, etc.) et qui abusent de cette notoriété pour sortir de leur domaine et critiquer la société et les pouvoirs établis, au nom d’une conception globale et dogmatique (…) de l’homme.

Et si l’on veut un exemple de cette conception commune de l’intellectuel, on n’appellera pas «intellectuels» des savants, qui travaillent sur la fission de l’atome pour perfectionner les engins de la guerre atomique: ce sont des savants, voilà tout !

Mais si ces mêmes savants, effrayés par la puissance destructrice d’engins qu’ils permettent de fabriquer, se réunissent et signent un manifeste pour mettre en garde l’opinion contre l’usage de la bombe fabriquée, ils deviennent des intellectuels.

En effet, ils abusent de leur célébrité ou de la compétence qu’on leur connaît, pour faire violence à l’opinion, masquant par-là l’abîme infranchissable qui sépare leurs connaissances scientifiques de l’appréciation politique qu’ils portent à partir d’autres principes sur l’engin qu’ils mettent au point.

« Ils condamnent l’usage de la bombe (…) au nom d’un système de valeurs éminemment contestable qui prend pour norme suprême la vie humaine » (2)

Pareille compréhension du terme : « intellectuel » exclut beaucoup des diplômés de ses champs d’application. Mais, qu’ils se rassurent. Par leur instruction, par leur moralité et par les compétences développées au cours de la vie professionnelle, les diplômés peuvent faire partie de la catégorie «des spécialistes du savoir pratique» et c’est parmi «les techniciens du savoir pratique» (J.P. Sartre Op.cit.) que se recrutent les intellectuels. Je préfère garder cette compréhension de ce concept qui, peut-être, j’en suis persuadé est celle de la majorité de ceux qui me lisent.

Déjà vers la fin du 19e siècle en France, les «intellectuels» faisaient déjà peur, et au gouvernement et à la justice

L’affaire Dreyfus en est une illustration vivante : en 1894, Alfred Dreyfus, capitaine de l’armée française, est accusé et condamné à réclusion à perpétuité pour haute trahison (espionnage).

Malgré son innocence, ses origines juives servent même de preuve à sa culpabilité.

A ceux qui voulaient douter, un colonel de l’armée française leur réplique : «on voit bien que vous ne connaissez pas les Juifs: cette race-là n’a ni patriotisme ni honneur, ni fierté, depuis des siècles, ils ne font que trahir. Songez donc qu’ils ont livrés le Christ» (3)

Malgré le tollé populaire, les têtes pensantes de l’époque protestent contre le jugement. A leur tête, Emile Zola dans «J’accuse». Il fut rejoint, malgré les risques qu’ils couraient, par Anatole France, Marcel Proust, Clémenceau, André Gide, etc.

Ils surent à l’époque conférer au débat une dignité morale et formelle qui lui manquait. C’est, je crois, pendant les moments difficiles que traversent les peuples que l’on peut connaitre-et reconnaitre- ses intelligences valables.

L’on a vu en France, l’engagement massif et spontané des professeurs, des écrivains et des artistes donnant une éclatante victoire sur l’impossibilité de gouverner les hommes en faillissent aux lois de l’esprit.

Mais, au parlement français, on faisait un vif éloge général qui avait fait arrêter, juger et emprisonner Dreyfus et dénonçait «l’élite intellectuelle qui s’occupait de ce qui ne le regarde pas». Mais, à la fin,  A. Dreyfus sera innocenté, libéré et réhabilité avec grade supérieur.

«Une nation doit et peut apprendre d’une autre» (4). Qu’est-il donc arrivé à l’élite Congolaise ? Pour ma part, je crois qu’un intellectuel devrait avoir en lui la passion de la vérité, de la justice, l’horreur du mal, du faux, et de la corruption.

Les intellectuels, les vrais, devraient se prévaloir d’être la conscience vivante et agissante de la population et ne peuvent parler en dehors de leurs consciences.

Mais que voit-on ? Les intellectuels congolais se rangent, à quelques rares exceptions près, derrière l’oppresseur, le dominant. Ils s’installent et l’installent, et l’écris, les leurs, faits l’apologie des dictatures les plus sanglantes qui les asservissent, on se rappelle de «l’inanition de la nation» du Professeur Evariste Boshab, du « Pourquoi j’ai choisi Kabila» de Vital Kamerhe, du Mobutisme et du manifeste de la Nséle écrit par des éminents professeurs et juristes de renom au service de Mobutu. Tous les hauts cadres du Front Commun pour le Congo sont aujourd’hui professeurs : Matata Mponyo, Néhémie Mwilanya, Bahati Lukwebo, Ntumba Lwaba, Emmanuel Shadari, etc.

Le diplôme n’est plus un moyen c’est un but !

Auteurs intellectuels des crimes


Des crimes monstrueux se commettent devant eux, silence radio !

Pas même un mot d’indignation, aucune pétition, aucun manifeste pour exprimer leur désapprobation devant une situation qui met l’avenir de la nation en danger et moralement inacceptable.

Les condamnations et indignations à propos de la souffrance du peuple congolais viennent d’ailleurs, et cela depuis longtemps : Joseph Conrad (Au cœur des ténèbres), André Gide (Une saison au Congo), Charles Onana, Colette Braeckman et autres médias étrangers.

Les routes peuvent ressembler à des marmites, les enfants mourir de la malnutrition dans leurs régions d’origine, l’insécurité, les massacres, les viols et autres atteintes aux droits de l’homme se commettre, aucun mot ! Ce n’est pas leur affaire. Pourvue qu’ils se «retrouvent» dans la chose. Ils envoient leurs enfants en Europe et ils leur conseillent de prendre la nationalité du pays d’accueil… Aucun sursaut de nationalisme en eux, le moteur devient frein…

L’espoir est de même permis


Le Docteur Denis Mukwege serait-il le plus grand intellectuel congolais ? Le Prix Nobel de la Paix 2018, serait, selon la presse occidentale, le Congolais le plus connu du monde.

Nous nous referons à la description faite de l’intellectuel au début de cet article, à savoir : «l’intellectuel est celui qui se mêle de ce qui ne le regarde pas».

En fait, le Dr Denis Mukwege a quitté «sa zone» de médecin soignant les victimes des viols, pour se retrouver en dehors de «sa zone» en tant que défenseur des droits humains, ne supportant plus les violations, les massacres qui se commettent sous silence, en toute impunité. Il a exhumé le fameux dossier «Mapping des Nations Unies» et cela malgré les dangers qu’il en court ! C’est un intellectuel.

L’espoir de la RDC peut reposer aussi bien sur les mouvements sociaux, des mouvements de résistances qui naissent spontanément, ces résiduels positifs, ces héros du quotidien, ces soldats inconnus: la société civile dans sa diversité, Lucha, Filimbi, Réveil des Indignés, les mouvements associatifs… Des petites lumières «au cœur des ténèbres» restent un espoir permis pour la RD Congo.

En eux, les esprits s’éveillent, ils rêvent de réveiller, c’est la raison de l’approche «FPT» (Former pour Transformer).

D’ailleurs, d’autres peuples sont passés par là. Former pour transformer l’élite congolaise, pas toute, bien sûr, a trahi les espoirs placés en elle.

Parlant de Laurent Désiré Kabila, devant l’ambassadeur de Cuba à Dar-es-Salam, Che Guevara déclara : «Avec des tels leaders, le Congo a encore plusieurs siècles de servitude». Mais les Congolais prennent peu à peu leur destin en main, même si le voyage est encore long. Mais ne dit-on pas que les fruits sont toujours au bout des branches ?

------------------------------------------------------------

(1)  J.P. Sartre, plaidoyers pour les intellectuels.
(2)  J.P. Sartre, Op.cit.
(3)  Pierre Miquel, l’affaire Dreyfus, PUF. P31.
(4)  Marx Karl, le capital

mardi 23 février 2021

Etienne Bisimwa Ganywa, un des piliers contemporains de la prospective stratégique

« Comme une volonté parfaite de Dieu au service de nos frères, tout ce que nous entreprenons est entrepris dans le Christ de qui nous puisons les valeurs de l’Amour, Sagesse et Connaissance ».
(Sic Etienne Bisimwa, in ‘Maison de l’Espérance’ MDE, œuvre posthume)

Il était une fois un Etienne Bisimwa Ganywa


Cinquième enfant d’une famille de huit, Etienne Bisimwa Ganywamulume est né à Bukavu (RD Congo) le 5 mars 1958 dans une modeste famille chrétienne catholique. Il  a quitté notre monde, à Bukavu, ce mercredi 27 janvier 2021, laissant derrière lui un parcours riche de connaissances, un parcours des plus instructifs et utile tant pour les communautés locales, que pour la nation et les générations futures.

Sa courte vie de couple en quasi ermitage l’a poussé à consacrer le meilleur de son temps au travail en tant qu’accompagnateur des dynamiques communautaires dans leur recherche d’un bien-être durable…

Ses prérequis scientifiques et spirituels exceptionnels, soutenus par une éloquence limpide, l’ont prédisposé à remplir les ‘top-missions’ d’un bon prédicateur, formateur, éducateur, animateur pour la transformation; ceci aux termes des prestations de haute qualité rendues tant dans les organisations locales, nationales qu’internationales et de coopération technique.

Pour donner le sens ultime à son existence, il sut corroborer ses convictions de développement avec les écritures saintes et spécifiquement la Bible dont il ne pouvait se passer pour rapprocher les aspects critiques de développement et du relèvement communautaire en illustrant combien l’amour en est la clef.

Impassible, plein d’empathie, toujours positif. Par sa disponibilité sans réserve à servir et à être au plus utile, Etienne Bisimwa a reflété l’espérance qui lui faisait estimer ceux avec qui il a cheminé, en l’occurrence ceux de la société civile, du gouvernement et singulièrement les paysans qu’il consacre dans son ouvrage comme la petite marge de liberté qui nous reste quand tous les sept bataillons rangés en ordre de bataille pour le développement ont échoué (1).


La silhouette d’un personnage qui sillonne les allées de l’espérance


Certes, on ne parle pas en mal des morts, dit-on. Cependant à la mort d’Etienne Bisimwa, il vient de se révéler que la valeur d’une vie, ne peut pas s’apprécier en ne prenant en compte que les seules réalisations spectaculaires offertes au grand public de son vivant. Elle est précieusement cotée au travers des témoignages collectés et des perceptions correctes ou non, faites de lui par ses interlocuteurs et/ou ses différents auditoires. Pareille clef d’appréciation a posteriori s’observe également dans le processus de la béatification des saints dans l’église catholique. En fait, un bon nombre d’éléments révélateurs ont été spontanément déclamés sitôt que la nouvelle du décès inattendu d’Etienne parvenait aux différentes personnes, groupes, couches sociales  et communautés qui l’ont connu. Que d’émotions et d’expressions n’ont-elles pas été glanées à chaud, du genre: « Etienne ? C’est le meilleur de nous qui vient de partir », « Etienne, le malheur de t’avoir perdu  ne doit pas nous faire oublier le bonheur de t’avoir connu; tu vis dans nos cœurs » « Etienne,  tu n’es plus cloîtré là où tu étais mais tu es désormais partout où nous sommes » « La communauté vient de perdre l’homme le plus engagé dans la construction d’une nouvelle vision de développement de notre pays », « Le travail qu’il a commencé demande des ouvriers convaincus comme lui » etc…

Les réflexions partagées en conférence ainsi que ses opinions publiées, de même que ses derniers écrits posthumes, du reste inédits et retrouvés sur le chevet d’Etienne confirment sa foi inébranlable pour l’avènement de ce Congo de demain plus juste où chacun, conscient de ses responsabilités et de ses capacités devient maître du destin commun. Chaque minute qui passe, l’ombre de ses préceptes plane sur les allées que nous fréquentons. Bien plus, sa silhouette se dessine constamment à travers tous ses enseignements. En effet au cours d’une des formations qu’il facilitait de main de maître, il surprit son auditoire quand il dit qu’il ne mourait guère car poursuivit-il « L’homme est avant tout un esprit, un esprit appelé à vivre une expérience humaine. »

Mathématicien de formation de l’Université Nationale du Zaïre (IPN/Kinshasa), subitement, dans les années 1990, Etienne négocie un nouvel ancrage vers les Sciences de l’éducation et du développement, au bout duquel lui fut octroyé un Diplôme d’Etudes approfondies en éducation et stratégie de développement de l’Université René Descartes Paris V à La Sorbonne axé sur les « Défis posés par les cultures africaines au développement ; construction d’une vision commune à tous les acteurs du secteur public, privé et de la société civile », comme une reconnaissance des nouveaux atouts acquis pour mieux servir. Ainsi, après avoir écrit son ouvrage-clef « Par où commencer », un véritable diagnostic sans appel de la situation de son pays la RD Congo, Etienne Bisimwa ne s’arrêtera pas à mi-chemin car, fort des liens d’amitié, de complicité positive qu’il venait de tisser avec CRESA asbl (une petite organisation locale de laquelle il était membre jusqu’à son décès), ils  se retrouvèrent « autour d’une vision commune, d’indignation contre l’injustice et porteurs d’une même détermination à changer les choses(2) ». Ensemble, ils ont théorisé une nouvelle approche de la conscientisation pour l’Afrique à travers l’ouvrage « La pédagogie de la conscientisation » jusqu’à chuter sur le montage du premier outil didactique « Guide pratique du formateur » susceptible d’aider les animateurs et les formateurs à susciter un éveil de conscience collective utile pour la RD Congo, la région des Grands Lacs et l’Afrique, qui n’arrivent toujours pas à décoller ni à s’approprier leur développement. Cette Afrique toujours attentiste pour laquelle ses problèmes continuent à se discuter loin d’elle, sans elle, et le plus souvent par des solutions inappropriées à l’emporte-pièce. A travers Malcom X, Samir Amin, Julius Nyerere, Thomas Sankara et bien d’autres panafricanistes et altermondialistes, Etienne Bisimwa ne manquait pas d’exemples pour inciter à plus de participation de la communauté et pour refuser de jouer le jeu des autres et, à commencer un nouveau jeu avec des nouvelles règles autoportées. Changer de paradigme était le maître-mot d’Etienne Bisimwa avec son équipe…


Le FPT, outil par excellence d’Etienne pour l’initiation à la démarche de conscientisation…


Des dizaines d’ateliers en format retraite formative co-organisés durant deux décennies entre 2000 et 2020 avec la participation enthousiaste des acteurs sociaux ont dans un 1er temps permis à Etienne aux côtés d’ADEN (4) et plus tard avec CRESA (5) asbl de diffuser, de transmettre à travers la région des Grands Lacs africains et en RD Congo les fondamentaux de cette pédagogie pour l’Afrique. La foi d’Etienne en cette pédagogie de la conscientisation lui a fait caresser le rêve de l’enraciner dans toute la RD Congo en commençant par trois provinces pilotes Bukavu (Sud-Kivu), la ville province de Kinshasa et Lubumbashi pour le Haut Katanga. Déjà à sa mort, sont mis en route quatre noyaux et des carrefours de réflexion FPT d’une centaine de têtes pensantes au total, appelées à porter en avant cet esprit inspiré par le pédagogue Brésilien Paolo Freire autour de la pédagogie des opprimés dans les favelas du Brésil. Dans cette approche, l’analyse et la compréhension commune des concepts dont celui de la participation de la communauté et celui de la pauvreté circonscrite à partir de quatre piliers de cette dernière que sont la vulnérabilité, la marginalisation, les faiblesses physiques, et la position de sans-voix. C’est au compte de cette foi dans cette pédagogie de la conscientisation, au travers des formations (FPT) qu’au cours du tout dernier atelier de formation qu’il aura accompagné à Kinshasa au Centre Nganda, il déclara qu’on pourrait léguer aujourd’hui en testament à toutes ses cohortes d’apprenants en disant que : «les angoisses de nos populations sont les angoisses de ceux qui ont fait le FPT», «les espérances de notre peuple sont celles des gens qui ont fait le FPT», «la misère qui prend nos peuples est de la responsabilité de ceux qui ont fait le FPT…»

Dommage que la mort ait surpris Etienne en janvier 2021, quand on envisageait de regrouper pour la 1ère fois tous les formés de tous les temps et des trois provinces dans l’une des provinces-pilotes pour discuter et jeter les bases d’un plan national de l’approche de conscientisation qui renforcera les aspects de la sensibilisation qui a montré ses limites. Cependant, un sentiment de l’inachevé qui tourmentait Etienne était moins sa thèse de doctorat en anthropologie, ethnologie et éducation sous la direction du Professeur Than Le Khol portant sur les proverbes et l'éducation chez les Bashi laissée sur sa table, que le FPT qu’il prévoyait accompagner en vue d’augmenter la participation de la communauté aux Mutuelles de santé du Sud-Kivu au 1er février 2021 (son décès est intervenu trois jours plus tôt).


La passion d’Etienne pour le FPT, un véritable élan de la prospective stratégique


Comme de fil en aiguille, la résultante de la pensée de ce personnage à travers ses formations s’amarre bien dans un courant philosophique ou idéologique qu’on pourrait classer sans hésitation dans la prospective stratégique. Ce qui se conforte naturellement dans la poursuite d’une démarche de la profondeur et de la recherche inlassable des causes-racines des problèmes en vue de trouver des réponses adéquates aux défis qui se posent aux communautés dans l’éclosion de la prise de conscience pour laquelle Etienne n’offrait aucun sursis(7). En outre, partant de la recherche de la relation de causes à effet dans tout le processus formatif d’ateliers FPT qu’il a dû accompagner, Etienne met constamment les acteurs dans une spirale de « réflexion-action, action-réflexion…» ainsi de suite, et encore de procéder à l’usage de la méthode de « mais pourquoi jusqu’à sept fois » de Warner, la méthode du code et du décodage avant de procéder à la planification proprement dite de l’action. Et il n’a cessé d’inviter à réfléchir constamment sur le sens et la portée de nos actions dans notre fastidieux travail d’associations,… Ce sont autant d’éléments de cette dialectique pour amener à dépasser le phénotypique et/ou le superficiel, le saupoudrage… C’est ainsi qu’à travers les formations et les conférences il n’a pas hésité à qualifier différentes interventions d’ONG, des différents gouvernements… d’actions de survie, de bricolage, de la gouvernance par complaisance, d’actions de services sécuritaires limitées juste à un niveau homéopathique après tant d’année d’indépendance du pays…


En définitive, d’Etienne au FPT, du FPT à la Prospective stratégique, il n’y a qu’un pas!


Nous réitérons que la prospective est avant tout une démarche intellectuelle visant à anticiper au mieux les évolutions de notre société. Son but est avant tout d'éclairer les choix du présent, ce que nous faisons aujourd'hui et dont les répercussions sont visibles à moyen ou à long terme. C’est elle qui fait qu’on repère qu’au cours des enseignements d’Etienne, dans les carrefours, on ait percé largement les concepts de la durabilité et du bien ultime, de la planification et de l’évaluation participative une fois la vision formulée. Etienne est revenu par exemple sur: « Quelle politique agricole, quelle politique minière, quelle politique sanitaire, quelle politique de développement rural(8) devons-nous envisager d’ici à l’horizon de 10 à 20 ans ?» et de poursuivre que « la RD Congo ayant dépassé le cap des 100 millions d’habitants (cf. rapports d’OCHA), quelle est la demande de l’éducation aujourd’hui dans notre pays et quelle sera cette demande d’ici 25 ans et, quelle est l’offre de l’éducation dans notre pays?». A ce niveau, Etienne s’appuyait sur la Bible(9) dans ‘Habaquq 2, 1-4 où Yahvé demande d’écrire la vision.

Enfin être prospectif, c’est se poser la question, en toute responsabilité, de l’avenir de son entité, du pays, du monde… La prospective est un travail sur la conscience qui fait appel à des techniques cognitives. Bien plus qu’une exploration de notre environnement, (cf. 1ère partie du guide FPT), l’analyse de nos méthodes de travail, la compréhension des concepts;  c’est une transformation du sujet, le plus souvent collectif (communauté, entreprise, association, entité: village-commune-territoires-province, organisation internationale…) qui est en jeu. Au-delà même de l’application d’une méthode d’investigation (enquête d’écoute dans le FPT), c’est un changement radical de perception qui est à l’œuvre.

En soi Etienne ne s’est jamais fait identifier personnellement comme faisant partie de ce courant dit prospectiviste et ne l’a encore moins, jamais clamé un seul instant mais, cela ressort en filigrane tout au long de la méthodologie de ces FPT qu’ensemble nous avons accompagné. Eh oui, tous ceux qui ont eu à vivre ces moments d’initiation à la conscientisation ont été émerveillés par la cohérence de la méthodologie, la subtilité des notions, et la perspicacité apaisée avec lesquelles toutes les questions d’ordre communautaires et sociales devant aider à un relèvement ont été conduites en profondeur.

Du coup, il est question de construire une nouvelle conscientisation qui fait du développement une vision commune entre tous les acteurs locaux et de mettre fin à tous les bricolages ambiants.

Adieu Etienne, Bonjour le FPT !

------------------------------------------------------------



(1) Etienne Bisimwa Ganywa : Par où commencer, une autre vision de développement pour la RD Congo, Ed. Weyrich Africa 2018
(2) Expression formulée par son collègue Luc Dusoulier à la nouvelle de la mort d’Etienne Bisimwa
(3) T4T ou FPT; Training for Transformation en français Former Pour Transformer
(4) ADEN : African Development and Education Network traduit de l’anglais, Réseau Africain d’Education au Développement.
(5) CRESA, Carrefour de Réflexion Santé, une asbl de droit congolais créée en 2010 et qui tire du FPT sa devise : Réflexion sans action est verbiage et Actions sans réflexion est de l’Agitation.
(6) Il sera une fois... la prospective stratégique Luc de Brabandère, Anne Mikolajczak Dans L'Expansion Management Review 2008/1 (N° 128), pages 32 à 43
(7) « Un impératif pour la RDC: la conscientisation! » réflexion parue sur notre blog en 2018
(8) Un protocole de partenariat technique et institutionnel entre l’Institut Supérieur de Développement Rural (ISDR/Bukavu) était signé et un colloque national sur le développement rural était en cours de préparation.
(9) Habaquq 2. 1-4 Bible de Jérusalem, Nouvelle Edition 1975. « Je vais me tenir à mon poste de garde, je vais rester debout sur mon rempart ; je guetterai pour voir ce qu’il me dira, ce qu’il va répondre à ma doléance. Alors Yahvé me répondit et dit : écris la vision, grave-la sur les tablettes pour qu’on la lise facilement car c’est une vision qui n’est que pour son temps ; elle aspire à terme sans décevoir, si elle tarde, attends-la : elle viendra sûrement sans faillir… »